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26 novembre 2013 2 26 /11 /novembre /2013 17:09

 

 

Source : mediapart.fr

 

Affaire Kerviel: ce témoin que la justice n'a pas voulu entendre

|  Par Martine Orange

 

 

 

Sylvain P travaillait au service informatique de la société de courtage de la Société générale. Il a vu de près les transactions énormes de Jérôme Kerviel en 2007. Il juge impossible que la banque ait ignoré ce que faisait son trader.

Il y a deux semaines, dans la plus grande discrétion, le ministère des finances présentait, dans le cadre de la loi de finances rectificative, un dispositif lui permettant de lever 4,5 milliards d’euros afin de solder l’addition du Crédit lyonnais. La faillite de la banque a coûté plus de 15 milliards d’euros aux finances publiques, sans parler du milliard versé au titre de l’affaire Executive life aux États-Unis, ni des 400 millions versés à Bernard Tapie.

Reconnu par la justice, après douze ans de procédure, responsable de la faillite du Crédit lyonnais, son ancien dirigeant, Jean-Yves Haberer, a été condamné à dix-huit mois de prison avec sursis et 1 euro symbolique de dommages et intérêts. La seule sanction pécuniaire qu’il a eu à payer lui a été infligée par la Cour de discipline budgétaire : elle l’a condamné à payer 59 000 euros d’amende. Pour sa part, Jérôme Kerviel a été condamné à trois ans de prison ferme et à 4,9 milliards d’euros de dommages et intérêts au titre des réparations de la perte subie par la Société générale, à la suite de ses transactions extravagantes sur les marchés. Deux poids, deux mesures.

C’est ce sentiment d’injustice qui a poussé Sylvain P à se manifester dans ce dossier. De décembre 2003 à avril 2010, il a travaillé au service informatique de la Fimat, la société de courtage de la Société générale (devenue Newedge). C’est elle qui traitait toutes les transactions liées à Eurex, le marché sur lequel intervenait principalement Jérôme Kerviel. Lors de l’instruction de l’affaire, en 2008, puis du premier procès, en 2010, il suit le dossier de très loin. « J’avais été trop confiant dans nos institutions », reconnaît-il.

Mais après la première condamnation, Sylvain P se dit qu’il n’est plus possible de se taire. « Je ne pouvais pas continuer à rester silencieux. Je craignais de nouveaux mensonges et de nouveaux dysfonctionnements lors du procès en appel. Comment accepter une arnaque intellectuelle pareille, comme celle d’accuser Jérôme Kerviel d’atteinte à l’ordre financier international, en pleine crise financière ? » explique-t-il.

Se présentant comme un témoin de la défense, Sylvain P a été entendu par la brigade financière. Tout a été noté sur procès-verbal. Il a tenu à venir témoigner au procès de Jérôme Kerviel devant la cour d'appel. Du 4 au 28 juin 2012, Sylvain P est venu tous les jours au Palais de justice de Paris dans l’espoir de pouvoir témoigner. La présidente Mireille Filippini n’a jamais jugé utile de l’appeler à la barre. Il donne aujourd’hui ce témoignage que la justice n’a jamais voulu entendre.

« En tant que responsable informatique, je n’avais pas à connaître les transactions réalisées par la Société générale. Mon rôle était de gérer les flux, les volumes », explique Sylvain P. Dès juillet 2007, il dit noter de très importants changements dans les volumes à traiter. « C’était comme si l’affluence du péage de Saint-Arnoult un week-end de 14 juillet arrivait sur une route nationale », prend-il comme comparaison pour expliquer la surchauffe chez Fimat. Brusquement, tout bouchonne. « Cela a duré jusqu’à la fin de 2007 », se rappelle-t-il.

L’encombrement devient tel qu’il provoque des retards quotidiens, de l’ordre de deux à trois heures par jour, dans le traitement des données. « Les retards se répercutaient partout, dans les services de back office mais aussi de trésorerie, de facturation et du contrôle de gestion. Nous étions dans le flou parfois pendant plusieurs heures sur les opérations, ce qui était très dangereux. Le trafic avait tellement explosé qu’il a fallu remplacer la machine d’exploitation d’Eurex », raconte-t-il.

À l’époque, pour Sylvain P, Jérôme Kerviel n’est que le compte SF581. Mais un compte qui pose tellement de problèmes qu’il doit tourner dans « un process indépendant pour faire face au volume des transactions ».

Comment imaginer que la Société générale n’ait rien vu, comme elle l’a soutenu pendant l’instruction et le procès ? « Mais c’est totalement impossible. Tout le monde était au courant ! » s’exclame-t-il. À la fin de 2007, le patron de la salle de marché de Fimat a adressé un mail à tous les salariés de la société de courtage pour les informer qu’ils avaient ce jour-là franchi le record de lots traités par Fimat.

Sylvain P se souvient d’un événement qui l’a marqué à cette époque. « En octobre 2007, un membre du “risque opérationnel” m’a demandé avec insistance de “monter” les limites de trading pour un trader qui opérait sur Eurex. J’ai bien sûr refusé, ce n’est pas à un service technique de s’occuper des prises de risque – c’est réglementairement interdit –, mais au service des risques de traiter cette opération ! Avec un collègue, nous avons juste regardé la configuration des limites pour ces traders qui traitaient des produits dérivés sur Eurex, et nous avons alors constaté que certains d’entre eux n’avaient aucune limite ! » raconte-t-il. Il n’y avait donc pas que Jérôme Kerviel qui était laissé sans contrôle, quoi qu’en dise la direction de la banque.

Lorsque l’affaire éclate, et que la direction de la Société générale désigne Jérôme Kerviel comme seul responsable, ayant agi en secret, dans l’ignorance totale de la hiérarchie, Sylvain P s’indigne. « Lorsqu’on écoutait Christian Noyer (gouverneur de la banque de France et responsable des autorités de contrôle des banques  ndlr), il avait fait sienne, dès le premier jour, la théorie de l’homme seul. Nicolas Sarkozy la reprendra à son compte. La fable semblait particulièrement bien montée, faisant consensus. Jérôme Kerviel avait son portrait partout, dans tous les journaux le soir même de la révélation publique de l’affaire. Il était désigné comme le bouc émissaire », insiste-t-il.

Mais ce qui surprend le plus Sylvain P, c’est la façon dont est menée l’enquête par la suite. « Certes, c’était une affaire hors norme pour la brigade financière. Elle n’a pas l’habitude de traiter ce type de dossier. Mais il y avait une méconnaissance manifeste chez les enquêteurs des pratiques de la finance de marché. Même s’ils étaient de très bonne volonté, ils ne savaient où chercher, quoi chercher », se souvient-il. La première chose qui le frappe est le délai qui va s’écouler entre l’éclatement de l’affaire et leur arrivée chez Fimat. « Ils ne sont arrivés que le 15 février. Pendant un mois, la scène du crime, si l’on peut dire, a été totalement libre. Nous étions plusieurs salariés chez Fimat à être interloqués de voir les inspecteurs de la brigade financière arriver si tard », dit-il. Un fait qui continue de nourrir ses soupçons.

Les preuves existent encore

Lors de l’enquête de la brigade financière, à l’été 2012, le responsable de la messagerie de la Fimat jure ne pas se souvenir d’avoir détruit des correspondances électroniques entre la banque et le courtier. Un officier de la bridage financière s'inquiète cependant de savoir si l’un de ses supérieurs lui a demandé, en 2007 ou 2008, de supprimer des données sur la messagerie. « Sa réponse était quand même très intrigante. Il a répondu que “oui, cette demande lui avait été faite, plus exactement, s’il était possible de supprimer des messages afin qu’il ne soit pas possible de retrouver leur trace”. » « Cette question avait été posée par un de ses supérieurs et c’était trois semaines avant le déclenchement de l’affaire Kerviel. Comment se fait-il que les juges ne soient pas interrogés sur cette révélation inscrite sur procès-verbal ? » s’étonne toujours Sylvain P.

Ce n’est qu’un des nombreux éléments du procès de Jérôme Kerviel qui dérangent l’ancien informaticien de la Fimat. Pendant un mois, Sylvain P a été le témoin muet, tenu à l’écart de tout ce qui se disait devant la cour d’appel de Paris. Il a relu calmement par la suite les témoignages qui avaient été donnés à l’audience. Certains le font encore bondir.

« À l’audience, les responsables de la Société générale ont ainsi expliqué que les fichiers informatiques de la Fimat (qui donnent un relevé précis de toutes les transactions quotidiennes réalisées par les traders de la banque  ndlr) ne parvenaient qu’au back office de la banque. Je ne vois pas comment c’est possible. J’envoyais les fichiers – les positions ouvertes, les résultats financiers, les relevés de compte, les avis d’opérer – des comptes de la Société générale chez Fimat, en direction des services informatiques de la banque, qui devaient obligatoirement les surveiller et les redistribuer ensuite auprès des différents services chargés de suivre l’activité des traders dont celle de Jérôme Kerviel », explique Sylvain P.

« C’est une règle de base de nos métiers : les opérationnels – c’est-à-dire les employés du back office et des autres services – n’ont pas à avoir accès en direct aux fichiers, pour des raisons à la fois techniques et de sécurité et d’intégrité des données. Je ne vois pas pourquoi mes collègues de la Société générale auraient fait autre chose que moi, c’est-à-dire informer le back office, la trésorerie et le contrôle de gestion. Sinon, ces services n’auraient pas les moyens de travailler ; sans parler de l’absence de contrôle qui peut être très dangereuse. Les pertes peuvent aller très vite sur les marchés », argumente-t-il, en se demandant encore comment les juges ont accepté cette version présentée par la banque sans chercher à comprendre.

Mais la curiosité n’a pas été l’élément moteur au cours du procès en appel de Jérôme Kerviel. Plus d’un an après, Sylvain P se repasse les faits, les déclarations, bondit en se rappelant l’attitude des juges. Il ne comprend pas comment la Cour a pu accepter sans broncher la thèse de l’ignorance de la direction de la banque, alors que les appels de marge pour couvrir les positions de Jérôme Kerviel ont représenté 28 milliards d’euros en 2007. « Comment une banque peut-elle ne pas voir un tel montant d’argent ? Si elle n’a rien vu, il faut la fermer tout de suite, car c’est un danger public », dit-il.

Ce qui l’agace le plus, c’est que la cour d’appel ait avalisé la position des responsables hiérarchiques de Jérôme Kerviel, qui sont censés n’avoir rien vu. « Ils sont polytechniciens mais ils ne lisent ni les mails ni les tableaux Excel », relève-t-il. « Le pire est quand un des responsables de Jérôme Kerviel a dit qu’il ne pouvait pas parler devant le tribunal, car sinon il devait rendre l’argent. Il n’y a aucun accord confidentiel qui tienne face à la justice. Comment la présidente de la cour d’appel a-t-elle laissé passer cela sans le relever ? Cela s’appelle ni plus ni moins que de la subornation de témoin », s’indigne-t-il.

Trop de faits, selon lui, ont été occultés, détournés tout au long de ce procès où la justice s’en est tenue à la version simpliste de la Société générale, faisant de Jérôme Kerviel un bouc émissaire évident. « Si la justice voulait vraiment savoir la vérité sur ce qui s’était passé, elle en avait tous les moyens. La  Société générale dit que les mails internes ne sont plus disponibles, ce qui aurait permis de voir le degré de connaissance des responsables de Jérôme Kerviel. Mais il y a un endroit où ils sont encore stockés. Il y a une base de conservation à Chicago. De même, pourquoi n’avoir rien demandé à Eurex ? C’est la chambre de compensation, qui fait office de notaire sur ce marché réglementé. Elle a toutes les preuves, les traces de tous les mouvements. Pourquoi ne lui a-t-on pas demandé la liste des numéros de ses clients qui ont des positions assez significatives ? Cela aurait permis d’éclaircir la répartition des positions, de savoir si Jérôme Kerviel jouait seul contre le marché ou avait des vendeurs en face. Pourquoi la justice n’a-t-elle pas demandé tout cela ? » demande Sylvain P.

« Les preuves existent encore. Mais il ne faut pas tarder. Les messages stockés à Chicago sont gardés pendant sept ans, les opérations chez Eurex sont gardées pendant dix ans. Il y aura un moment où il ne sera plus possible de faire la lumière sur cette affaire. Il en va de la vie d’un homme », dit-il.

 

 

 

Source : mediapart.fr

 

 

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