Mercredi 25 avril 2012 3 25 /04 /Avr /2012 15:17

 

http://www.telerama.fr/cinema/cinema-grec-apres-angelopoulos-le-vrai-deluge,80441.php#xtor=RSS-18

 

Reportage | La crise est au cœur du film inachevé du maître, disparu en janvier. La jeune génération de cinéastes, elle, la vit, sans moyen et avec l'énergie du désespoir.

 

Le 25/04/2012 à 15h59 - Mis à jour le 25/04/2012 à 12h50
Laurent Rigoulet - Télérama n° 3249

 

 

 

 

Attenberg, de Rachel Tsangari.

 

Un éléphant et un toucan, des arbres noueux et des lianes sur lesquels planent des oiseaux d'un noir luisant : la peinture d'une jungle bariolée et naïve dévore la façade et grimpe jusqu'aux fenêtres. De l'autre côté de la rue, on voit un drôle de squelette, la silhouette d'un émeutier en action, l'œil noir de Che Guevara et bien d'autres graffitis, portraits au pochoir, slogans à n'en plus finir, tags, affiches gribouillées, déchirées, recollées, entrelacées. Plusieurs couches d'une imagination débridée et d'une rage toujours à vif... De son bureau d'Athènes, au rez-de-chaussée d'un immeuble d'Exarhia, le quartier d'où partirent les émeutes de 2008, Theo Angelopoulos avait une vue imprenable sur l'agitation du pays.

Dans L'Autre Mer, qu'il tournait en janvier quand un motard l'a fauché entre deux prises, il avait tenu à rendre hommage à son « poste d'observation », à enregistrer, en plan-séquence, les peintures qui couvraient ses murs et où s'exprimaient « la vie, la colère, la confusion ». Pour la première fois en quarante ans de carrière, le cinéaste filmait le cœur de sa ville, son quartier, son bastion depuis l'époque où il s'inventait « un langage secret » sous la menace de la dictature. « Je veux parler frontalement de la crise qui touche mon pays », confiait-il l'an passé. Ça semblait l'urgence. Angelopoulos se disait affligé, effrayé, bouleversé par l'ampleur du gâchis et le manque de perspectives politiques. « L'image que je garde de lui, dit une assistante qui l'a accompagné dans ses derniers travaux, c'est celle d'un homme qui reste des heures à sa fenêtre. Et qui pleure. » (1)

« Nous sommes en plein cauchemar.
Ce n'est pas une crise, c'est une catastrophe. »

Phoebe Angelopoulos

L'auteur du Voyage des comédiens et de L'Eternité et un jour (Palme d'or à Cannes en 1998) passait le plus clair de sa vie au cœur du tumulte. Le soir, quand les manifestations tournaient à l'émeute, il s'enfermait dans son bureau, éteignait les lumières pour entendre monter le bruit de la rue. Les volets restent souvent fermés, aujourd'hui. Le QG du cinéaste est plongé dans la pénombre. Des bouquets de roses sèchent sur son bureau près d'un livre et d'un cahier ouvert sur le programme d'une journée. Une feuille, au mur, est frappée de quelques mots qui fixaient un cap : « Le voyage en soi-même. »

<p><em>L'Autre Mer</em>, film inachevé de Théo Angelopoulos.</p>

L'Autre Mer, film inachevé de Théo Angelopoulos.


Les photos des acteurs de L'Autre Mer sont encore épinglées au-dessus d'un plan de travail. La veuve du cinéaste, Phoebe, qui était aussi sa productrice, répond d'un air absent au téléphone et griffonne des numéros parmi un entrelacs de notes où l'on ne distingue plus rien. « Nous sommes en plein cauchemar. Ce n'est pas une crise, c'est une catastrophe. » Theo Angelopoulos avait remué ciel et terre pour monter son projet. L'argent faisait cruellement défaut et il s'était lancé dans le tournage sans être sûr d'être financé jusqu'au bout. Tout s'est effondré. Le film inachevé, dont son épouse affirme qu'il allait « tendre à la Grèce un miroir », renvoie brutalement à un lourd sentiment d'impuissance.

« Theo était très marqué par l'échec
de notre génération et des courants
de gauche qui nous ont portés. »

L'écrivaine Rhea Galaki

Les derniers plans filmés par Theo Angelopoulos, le soir où la mort l'a fauché, sont ceux d'immigrés débarquant dans la nuit noire d'une ville portuaire. La détresse des clandestins affluant en Grèce pour filer vers l'Europe du Nord avait été le déclic du film. Le cinéaste s'était imprégné de longues conversations avec Rhea Galaki, écrivaine de Patras, où des camps de transit furent détruits par la police. « L'immigration est un énorme drame en Grèce, dit-elle. Et Theo se désolait de notre impuissance à le gérer. Nous avons essayé d'aider les clandestins, la gauche s'est mobilisée, mais les lois ne sont pas respectées. Theo se disait en pleine confusion, il était très marqué par l'échec de notre génération et des courants de gauche qui nous ont portés. »

Dans L'Autre Mer, le cinéaste fait tenir aux clandestins leur propre rôle, s'inspire de leur histoire et de leur quotidien, des tracasseries administratives, de la mort de l'un d'eux et de la procession de ses funérailles pendant le tournage. Les frontières devaient être poreuses entre le film et le monde au-dehors, les ouvriers révoltés étaient souvent joués par des figurants ayant perdu leur emploi, le désarroi grec s'invitait dans chaque scène. « Il a travaillé longtemps, il a écrit plus de cent versions du scénario parce qu'il voulait s'imprégner de la manière dont la crise s'étendait dans le pays », dit Petros Markaris, qui collaborait à l'écriture des films d'Angelopoulos depuis les années 1970. « Il n'était pas question, pour autant, de la représenter de manière littérale et réaliste. Comme toujours, il y avait plusieurs niveaux de récit dans son film. A côté des immigrés, il s'intéressait à une usine en grève et à une troupe d'acteurs qui tentaient de monter L'Opéra de quat' sous, de Bertolt Brecht et Kurt Weill, écrit au coeur de la panique économique et sociale des années 1920 en Allemagne. Il voulait tisser un fil entre les miséreux de la pièce et ceux de la Grèce d'aujourd'hui. »

 

 

Casus Belli, court métrage de Yorgos Zois (bande-annonce).


« Regardez-nous, lui lance un jour Yorgos Zois, un apprenti cinéaste qu'il a pris sous son aile. Les immigrés, dans ce pays, c'est nous ! Tous les jeunes Grecs qui ne trouvent pas leur place et vivent dans des conditions extrêmes de pauvreté et de violence ! » Auteur d'un court métrage remarqué (Casus Belli), Yorgos Zois a décroché un poste d'assistant auprès d'Angelopoulos après lui avoir juré qu'il se couperait un doigt s'il n'obtenait pas un rendez-vous. Le cinéaste s'est pris d'amitié pour ce jeune étudiant en physique nucléaire, diplômé et sans perspectives. Pendant que monte la crise, les deux hommes courent ensemble les laboratoires pour trouver des bouts de pellicule bradée et restent des journées entières à dialoguer dans la forte chaleur de l'été, quand Athènes est déserte : « Sois attentif, disait Angelopoulos. Observe bien ce cinéaste qui a connu tous les honneurs, tous les succès, et qui n'a plus les moyens de travailler... » Les discussions sont nombreuses. Yorgos Zois est du nombre des anarchistes qui font flamber le quartier d'Exarhia, et le réalisateur est avide d'informations sur cette jeunesse perdue qu'il ne sait pas comprendre et encore moins guider. Il se dit hanté par la faillite du monde qu'il va léguer à ses filles, effrayé par le fracas d'une révolte sans discours ni programme. « Il n'aimait pas la violence et les masques des manifestants. Je lui répétais sans cesse : "Notre message, c'est l'action". Dans son film, il avait prévu de montrer les émeutiers. » 

« La crise ne peut que nous inspirer,
elle nous offre des émotions à n'en plus finir. »
Le cinéaste Argyris Papadimitropoulos.


Figure d'autorité ombrageuse, Angelopoulos, loin d'être aimé de tous, souffrait du fossé qui semblait se creuser irrémédiablement entre les générations. Il tenait à son statut, mais vivait avec difficulté son rôle de patriarche dans le monde du cinéma grec qui, à l'image de l'Etat, était (mal) g­éré, d'accointances en accointances. Il est vrai que, pour certains cinéastes de la jeune génération qui accèdent aujourd'hui aux festivals internationaux, Theo Angelopoulos n'est qu'un nom lointain, totalement coupé de leur réalité. Ils connaissent souvent sa réputation plus que ses films et raillent son académisme. « Par sa stature, sa notoriété, il incarnait tout ce qui nous hérissait dans le cinéma grec », dit Yorgos Lanthimos, réalisateur de Canine, primé à Cannes en 2009 et nommé aux Oscars. « Il représentait l'establishment, les privilèges, les passe-droits, la pesanteur d'un système où tout l'argent allait invariablement, et depuis une éternité, aux mêmes cinéastes. »

 

<p>En haut : <em>Canine</em>, de Yorgos Lanthimos. En bas : <em>Unfair World</em>, de Filippos Tsitos.</p>

En haut : Canine, de Yorgos Lanthimos. En bas : Unfair World, de Filippos Tsitos.


La rupture est nette. En l'absence d'école de cinéma nationale et sans le moindre soutien de l'Etat, la nouvelle génération s'est inventée de toutes pièces en réglant ses comptes avec les figures tutélaires du pays. Reprenant avec une ironie aigre-douce le titre d'un film d'Angelopoulos (Paysage dans le brouillard), les jeunes auteurs et producteurs ont lancé, il y a trois ans, un mouvement baptisé Cinéastes dans le brouillard. D'un même élan, ils ont boycotté le festival de Thessalonique pour protester contre son mode de sélection opaque et ont bataillé pour la remise à plat du mode de financement des films. « C'était sans doute le premier mouvement citoyen qui demandait ouvertement la fin de la corruption », dit Filippos Tsitos, réalisateur de L'Académie de Platon et d'Unfair World, primé en 2011 à San Sebastián. « Nous avons réussi à réformer le système et à obtenir de nouvelles lois. A l'époque, je me disais : peut-être que si d'autres métiers, d'autres groupes de citoyens s'unissent et s'organisent pour réclamer un changement, nous irons vers une petite révolution... Mais rien n'est arrivé. Et la crise financière s'est refermée sur nous comme un piège. Difficile de réclamer des subventions quand on nous répond que les caisses sont vides. »

 


Unfair World,
de Fillipos Tsitos (bande-annonce).

 

Parmi les graffitis d'Athènes, on trouve encore des autocollants qui portent la signature d'une « jeunesse gâchée » (wasted youth) : ils ont été posés par le jeune héros d'un film du même nom, inspiré de la bavure policière qui lança les émeutes de 2008. Tourné à l'arraché et sans budget, Wasted Youth est emblématique d'un nouveau cinéma grec qui ne demande (presque) rien à personne, carbure à l'énergie du présent et fleurit sur le front d'une société en pleine implosion. « La crise ne peut que nous inspirer, dit Argyris Papadimitropoulos, réalisateur de Wasted Youth. Elle affecte tous les compartiments de notre existence, touche de plein fouet la majorité de nos amis, elle nous stimule et nous offre des histoires, des émotions, des bouleversements à n'en plus finir. »

<p>En haut : <em>Attenberg</em>, de Rachel Tsangari. En bas : <em>Wasted Youth</em>, d'Argyris Papadimitropoulos.</p>

En haut : Attenberg, de Rachel Tsangari. En bas : Wasted Youth, d'Argyris Papadimitropoulos.


Les cinéastes ne cherchent pas à tenir la chronique de la crise, mais plutôt à s'en échapper, à la transcender par l'imagination. Ils rechignent à parler d'une « nouvelle vague », mais les collages pop de Rachel Tsangari (Attenberg), les provocations grinçantes de Yorgos Lanthimos (Canine), les fables kaurismäkiennes de Filippos Tsitos (L'Académie de Platon), l'excentricité « queer » de Panos H. Koutras (Strella) valent à cette génération d'être rangée, par la presse anglo-saxonne, sous l'étiquette de « vague bizarre », qui ne lui va pas trop mal.

 


L'Attaque de la moussaka géante, de Panos H. Koutras (1990).

 

« La crise ne nous est pas tombée dessus du jour au lendemain, nous voyons le pays se dérégler depuis longtemps », dit Panos H. Koutras qui, à la fin des années 1990, a réalisé une fantaisie de série Z quasi prophétique, L'Attaque de la moussaka géante. « Quand je suis rentré de France où j'ai fait mes études, dans les années 1990, j'ai retrouvé un pays que je ne reconnaissais pas, débordant d'une fausse richesse, d'une immense corruption à laquelle nous participions tous en ne déclarant rien aux impôts. Tous mes films ont en arrière-plan la bourgeoisie en train de pourrir. » Comme ses confrères, P­anos H. Koutras a réalisé ses films avec ses propres fonds et la participation de ses proches. Un système de la dèche fondé sur l'entraide et la solidarité qui sert, aujourd'hui, de ciment à cette jeune école. « Il serait tentant de parler d'une communauté artistique, dit Yorgos Lanthimos, mais nous travaillons ensemble par la force des choses, nous nous proposons mutuellement des solutions car nous n'avons pas d'alternative. Il n'y a jamais eu aussi peu d'argent pour produire ; nous tentons de contourner cet écueil, d'assumer cette pauvreté. »

L'énergie est phénoménale, mais le moral n'est pas à la hausse. « L'absence de projet politique pour le cinéma est un scandale, déplore Panos H. Koutras. Les films sont, pourtant, la seule chose positive qui soit sortie de Grèce ces dernières années. La culture n'intéresse personne. Les Grecs ont le sentiment qu'ils ont déjà donné avec Socrate et Platon... » Panos H. Koutras cherche à développer son nouveau projet avec une aide de l'étranger ; Rachel Tsangari, qui se lance dans un film de science-fiction, fait la navette entre Istanbul et Varsovie ; Yorgos Lanthimos s'est installé à Londres pour écrire un drame en costumes ; Filippos Tsitos travaille « comme un damné » pour la télévision allemande. « Il est à peu près impossible de gagner sa vie comme cinéaste dans la Grèce d'aujourd'hui, dit-il. Les commandes publicitaires, qui nous ont permis de nous débrouiller à l'époque de l'argent facile, sont en berne. Les télévisions ne produisent rien. »

La tendance est à la survie, pour cette génération qui s'est rebaptisée « low no budget » (petit budget égal à zéro). Il en faudra sans doute plus pour bâtir des carrières, mais l'ambition et l'imagination frondeuse ne fléchissent pas. Yorgos Zois, le protégé d'Angelopoulos, veut mettre en scène, lui aussi, une troupe de théâtre montant son spectacle, sauf que les acteurs en sont des terroristes. Et Filippos Tsitos résume ainsi sa comédie à venir, hélas devenue d'une brûlante actualité : « Trois femmes octogénaires décident de se suicider ensemble. Elles laissent un mot : "Nous ne pouvons plus vivre de nos retraites et nous ne voulons être un fardeau pour personne. C'est mieux pour tout le monde si nous disparaissons. A bientôt"... » 

(1) Elodie Lelu, assistante du cinéaste, prépare un carnet de tournage aux Editions de la Transparence, L'Eternité pour Theo Angelopoulos.

À voir
Hommage à Theo Angelopoulos
Lecture du scénario de La Poussière du temps (2008, inédit en France), lundi 4 juin 2012, 21h, au Théâtre de la Ville, à Paris, et en direct sur France Culture.

 

Par democratie-reelle-nimes - Publié dans : Grèce
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Commentaires

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Commentaire n°1 posté par Clovis Simard le 10/08/2012 à 13h19

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