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14 février 2015 6 14 /02 /février /2015 18:23

 

Source : reporterre.net

 

 

A Saint Denis, l’AMAP est anarchiste et ça marche très bien

Emmanuel Daniel (Reporterre)

vendredi 13 février 2015

 

 

 

Pas de déclaration en préfecture, pas de compte à rendre à la mairie, pas de président. L’amap de Saint-Denis est anarchiste. Malgré (ou grâce à ?) cette absence de responsables, elle a grandi jusqu’à devenir l’une des plus grosses de France et proposer des dizaines d’activités en plus des légumes.


- Saint-Denis (93), reportage

« Attention ! Si tu connais les Amap classiques, tu peux oublier », me lance Emmanuel, avec un air provocateur. Autour de moi, des caisses remplies de légumes et des gens qui s’affairent joyeusement. A première vue, rien ne distingue Court Circuit des centaines d’Associations pour le maintien d’une agriculture paysanne (AMAP) qui existent en France.

Comme les autres, elle permet à des consommateurs d’accéder à des paniers de légumes de saison tout en payant à l’avance leur consommation auprès d’un producteur.

Sauf que cette Amap installée au cœur d’un quartier populaire de Saint-Denis (93) n’en est pas vraiment une. Elle n’est pas constituée en association et n’a pas de statuts déposés en préfecture. Et pour cause, elle est anarchiste ! A Court-circuit, pas de chefs, de président, de trésorier ou de secrétaire. Les initiateurs du projet ont fait le choix de ne pas constituer de bureau afin d’éviter toute hiérarchie.

« Généralement, les gens créent des Amap pour les légumes, lance Jean-Claude, un des initiateurs. Nous, on l’a fait pour créer une dynamique, du lien et expérimenter l’autogestion... Et au final on a des légumes ! Ce qui nous intéresse c’est comment les gens vont s’organiser sans espace de pouvoir », explique cet infatigable militant libertaire d’une soixantaine d’années camouflé dans un accoutrement de dandy.

Pas d’autogestion sans responsabilisation

« Tout le monde se prend en main, dit Sylvie, arrivée il y a six mois, tout en déplaçant des caisses de légumes. Dans l’Amap où j’étais avant, quelques personnes géraient pour les autres et nous on était juste des consommateurs classiques ».

Ici, pas question ! Lors de chacune des trois distributions hebdomadaires, cinq personnes s’engagent à être présentes pour décharger les légumes et préparer les paniers. Là non plus, pas de responsable des distributions. Chacun s’inscrit sur un cahier d’écolier posé sur une table et une personne se charge de récupérer la clé du local.

Ce jeudi, Serge, Sylvie et trois de leurs compères s’y collent. Pendant 45 minutes, les caisses de choux, endives, carottes, navets et pommes passent de mains en mains pour que les cent paniers soient prêts à 19h, heure de début de la distribution.

Dans toutes les Amap, chaque membre est censé donner un peu de son temps. Mais dans les faits, peu s’impliquent réellement et le gros du travail repose sur les initiateurs. Ici, une parade a été trouvée : l’autogestion en actes.

« Les gens savent que s’ils ne s’impliquent pas, il n’y aura pas de bureau pour le faire à leur place », me dit une working woman aux traits tirés qui en deux ans s’est rodée à ce type de fonctionnement. « Si plus personne ne prend en charge les contrats et et les distributions, eh bien ça s’arrêtera et c’est pas grave. C’est plus intelligent que les Amap qui perdurent jusqu’à ce que les quatre ou cinq personnes qui tiennent le truc à bout de bras pètent les plombs », pense Emmanuel.

Assis autour de la table, une bière dans une main et un contrat en cours de remplissage dans l’autre, Jean-Pierre se marre : « Beaucoup de gens, quand ils sont arrivés la première fois, ne comprenaient pas. Ils demandaient le responsable et ils se sont rendus compte qu’il n’y en avait pas ».

Néanmoins, pour les néophytes, pas facile d’apprendre à se prendre en main quand on a été toute sa vie un consommateur passif. Il est parfois nécessaire de rappeler qu’il n’y a pas d’autogestion sans responsabilisation.

Anarchie ne veut pas dire chaos

Pour les contrats passés avec les producteurs par exemple, il faut un référent qui tourne tous les six mois. Quand il manque des volontaires, Jean-Claude envoie un mail pour prévenir que si personne ne s’en charge, il n’y aura plus de légumes, de pain ou de poulets. « Et là, en à peine une semaine, neuf personnes répondent », s’amuse-t-il.

« Certains viennent pour chercher leur panier et repartent aussitôt comme s’ils allaient au supermarché », regrette une quarantenaire dynamique. « Il y en a qui font quand même beaucoup plus que d’autres. Une fois je me suis retrouvée seule inscrite pour la distribution, heureusement, des gens sont quand même venus m’aider », raconte Céline.

Pour Stan, un des deux maraîchers fournissant Court-Circuit, malgré l’absence de chefs et de bureau, « ils sont plus organisés que dans les autres Amap ou les gens viennent en tant que clients et non consomm’acteurs ». De quoi tordre le cou aux idées reçues. « Plus personne ici ne pense qu’anarchie est synonyme de chaos », s’amuse Jean-Claude.

Néanmoins, quelques couacs sont à déplorer : une femme s’énerve parce que quelqu’un dont elle n’a pas le nom est parti avec les contrats alors qu’elle en avait besoin. « Comment je fais pour la retrouver moi ? » « Eh bien tu envoies un mail sur la liste de discussion », lui répond calmement Djemiou, la soixantaine, avec sa voix douce qui apaise facilement les tensions.

Créée en 2010, l’Amap a commencé avec 70 paniers. Aujourd’hui, ils sont 250 familles à commander légumes, pains, œufs et poulet directement à des producteurs locaux. Jean-Claude assure que s’il n’y avait pas pénurie de locaux, ils seraient déjà 400 aujourd’hui.

Certains membres se vantent d’être la plus grande Amap de France, chose que je n’ai pas pu vérifier. Pour autant, les initiateurs ne sont pas surchargés de travail. « Je croise des gens qui en ont marre des responsabilités dans leurs assos. Je leur dis que moi ça va, je fous rien, enfin, pas plus que les autres quoi ! », rigole Jean-Claude. S’il reconnaît assumer un rôle informel de coordination, il ne se sent pas indispensable. D’ailleurs il compte « lâcher l’Amap » prochainement pour se consacrer à un autre projet.

Faire passer les idées par la pratique

Chaque nouvel arrivant se voit exposer le fonctionnement autogéré de l’Amap. Sur les murs, quelques tracts et affiches viennent rappeler l’engagement anarchiste des fondateurs. Mais le travail de diffusion de la pensée libertaire s’arrête là. « L’Amap est un moyen de faire passer des idées non par les discours mais par la pratique, explique Jean-Pierre, présent depuis le départ. On propose un truc qui fonctionne et on espère que ça fasse son chemin dans la tête des gens ». Néanmoins, une bibliothèque à coloration majoritairement libertaire, la Liberthèque, est à disposition de ceux qui souhaiteraient parfaire leur connaissance de ce courant politique.

Mais les membres sont loin d’être tous des anarchistes convaincus ! La plupart viennent pour les légumes de qualité, soutenir un producteur et créer du lien. Même si l’Amap a permis de gonfler les rangs du collectif libertaire de Saint-Denis, ce n’était pas son but initial. Dans mes discussions avec les Amapiens, le mot anarchie n’est presque pas évoqué. Ils préfèrent parler d’autogestion, « d’organisation qui marche bien », de « système sans chef ».

Il n’empêche que leur vision a évolué...

 

*Suite de l'article sur reporterre

 

 

Source : reporterre.net

 

 

 

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