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28 janvier 2017 6 28 /01 /janvier /2017 16:55

*Note perso : édité il y a 2 ans, cet article reste, malheureusement, d'actualité...

 

 

Source : http://tempsreel.nouvelobs.com/rue89/rue89-sante

 

 

Etudiant en droit, je me suis retrouvé aide-soignant du jour au lendemain

 

Pierre cherchait un job d’été et a postulé pour être brancardier ; sans aucune formation, il a fini aide-soignant en gériatrie, dans un hôpital public. Au milieu de malades souvent impotents et de soignants déprimés.

 

 

 

Une perfusion

 

Comme beaucoup d’étudiants, j’ai cherché un job d’été à la fin de ma première année de fac. De longues recherches dans de multiples domaines et une inscription dans une agence d’intérim n’ayant pas abouti, je me suis résigné à marcher dans les pas de mon frère aîné en postulant pour un emploi de brancardier dans les hôpitaux de Paris.

Un mois après avoir posté ma candidature aux différents hôpitaux de l’assistance publique, une employée de l’administration d’un hôpital de la banlieue parisienne me rappelle.

 
Making of

Pierre T. est étudiant en droit. Il s'est retrouvé plongé du jour au lendemain dans le service de gériatrie d'un hôpital. Et on lui a demandé d'effectuer un travail pour lequel il n'a jamais été formé. D'un seul coup, il a découvert une réalité dont il ignorait tout. Mathieu Deslandes

Elle me demande si je suis prêt à travailler dans un service de gériatrie de nuit, sans plus de précision. Ayant besoin de cet emploi, j’accepte, dans l’idée que brancarder des personnes âgées n’est pas si terrible, d’autant que mon contrat ne durera qu’un mois.

Commencent alors de longs et fastidieux échanges avec l’administration de cet hôpital.

Travailler dans un service hospitalier nécessite des conditions de vaccination particulières, conditions que je ne remplissais absolument pas lorsque j’ai accepté l’emploi. Arriver à joindre la médecine du travail de l’hôpital étant presque impossible, c’est mon frère qui m’a renseigné sur les différents vaccins nécessaires.

 

Naïf, je crois que je vais nettoyer le sol

Après moult péripéties, j’obtiens un rendez-vous pour mon contrôle médical. On m’y apprend que j’aurais dû recevoir une convocation. Le médecin constate que les vaccins sont faits, et m’autorise donc à travailler.

Des doutes surgissent dès le mois de juillet. Ma mère, qui a été infirmière, me fait observer qu’il est curieux de recruter des brancardiers en gériatrie la nuit.

Je me souviens alors que lors de ma première conversation avec l’employée de l’administration, elle n’a jamais mentionné un emploi de brancardier, seulement un travail de nuit dans un service de gériatrie.

Je m’imagine en train de nettoyer le sol ou d’accomplir d’autres activités d’entretien nécessaires au fonctionnement d’un hôpital la nuit. Naïf, je n’imagine pas un seul instant que le système hospitalier français permette à un jeune sans aucune formation d’aller au contact des malades et de participer directement aux soins.

Mais lors de la journée d’accueil des remplacements de congés annuels (RCA), j’apprends que je suis effectivement affecté dans un service de soins. J’y rencontre un autre RCA qui lui est affecté aux cuisines. On passe la matinée d’intégration ensemble, ce qui consiste à écouter les consignes d’évacuation d’incendies, celles pour le nettoyage des mains et l’hygiène dans les services. Malgré tout, je m’accroche toujours à l’idée que si je remplaçais un aide-soignant, on m’aurait au moins formé aux démarches de toilettes basiques.

 

La réalité : je remplace une aide-soignante

Lors de mon premier jour, je me présente donc à 20h30 dans le service ou ma nuit commencera à 20h45. L’accueil des aides-soignantes, très souriantes, est rassurant mais la réalité est bien là : je remplace une aide-soignante. La nuit, les aides-soignants travaillent normalement en binôme sous la responsabilité d’une infirmière. A 20h45, mon binôme est arrivé. C’est une femme entre deux âges, énergique et très disponible.

Elle commence immédiatement son activité en appliquant des routines dont elle me croit informé. Me voyant les bras ballants, elle m’indique où trouver une tenue. Je vais me changer rapidement, et à mon retour, je lui demande comment aider. Elle me répond de préparer le chariot. Je lui explique que je n’ai aucune idée de ce que je fais ici ni de ce que « préparer le chariot » peut bien vouloir dire. Je la vois se décomposer. Elle dit, plus pour elle que pour moi : « Encore un qu’il faut former et qui va partir juste après. »

Elle me montre alors une feuille de suivi ou le nom de chaque patient apparaît, avec la taille des protections (comprenez : couches) correspondantes. Elle me montre comment remplir le chariot de protections de différentes tailles, de draps propres, de produits nettoyants, de serviettes et de gants. Elle m’explique ensuite la configuration du service.

Il est divisé en deux couloirs, un petit et un grand, avec des chambres individuelles et des chambres à deux lits. En moyenne, chaque service compte un peu moins de 30 patients, parfois un peu plus, selon les entrées, les sorties ou les décès.

Le service de nuit comporte deux pics d’activité :

  • à 21 heures, où il faut changer, nettoyer et coucher les patients ;
  • et un peu après 5h30, où il faut les changer et les nettoyer : ce sont des personnes âgées et souvent très malades et impotentes qu’on réveille à l’aube, qui se rendorment ensuite ou non, et qui sont levées plus tard par la première équipe de jour.

 

J’essaie d’avoir l’air calme mais je panique

Nous avons donc préparé le chariot pour le premier rush de 21 heures. L’aide-soignante entre dans une chambre et me dit de regarder ce qu’elle fait. Je la vois mettre une patiente sur le côté, doucement mais sans prévenir. Celle-ci se met à hurler sans qu’on ne puisse comprendre ce qu’elle dit, pendant que l’aide-soignante lui retire ses habits. S’étant auparavant munie d’une serviette humide et savonnée, elle retire la protection de la patiente et nettoie son intimité. Elle me tend ensuite la protection sale et m’en demande une propre.

J’essaie d’avoir l’air calme alors que je panique complètement devant une scène aussi inattendue, et qui me paraît brutale pour la patiente. L’odeur de selles s’ajoutant au spectacle, je ne peux retenir une grimace de dégoût qui ne manque pas d’agacer mon binôme. Je lui tends malgré tout une protection taille M qu’elle enfile en essayant d’apaiser la patiente. Elle ressort après lui avoir enfilé une robe de chambre et fermé les volets. La patiente ne s’est pas levé, et n’a fait que hurler tout le temps qu’a duré le change.

Celle qui est maintenant ma collègue entre dans une deuxième chambre sans perdre de temps. Je reste dehors, complètement perdu. J’ai envie de m’enfuir. L’infirmière responsable, une petite femme encore plus énergique que l’aide-soignante, passe en coup de vent. Elle me donne le bras d’une patiente et me dit « d’aller changer et coucher madame M. chambre 6 », avant de disparaître.

 

L’extrême vulnérabilité de madame M.

Je comprends que la dame qui s’accroche à moi est madame M. Je cherche mon chemin en essayant de rassurer la dame qui me pose des questions sans aucun sens. Finalement, nous entrons madame M. et moi dans la chambre 6. Je me retrouve avec une serviette, une protection propre, une robe de chambre et madame M. qui me regarde avec un air enfantin. Comprenant ce que l’on attend de moi, je panique complètement. Je discute avec la dame alors que celle-ci est visiblement complètement sénile. Je finis par me résigner.

Sans vraiment être conscient de ce que je fais, je lui demande de lever les bras pour lui retirer sa robe de la journée. Par chance, cette dame bien que sénile n’est pas en trop mauvaise condition physique, si bien qu’elle peut tenir debout en s’appuyant à son lit. Je la tiens donc du mieux que je peux en lui retirant ses habits.

Cela a été le premier vrai choc de ce mois à l’hôpital. Je me suis soudainement retrouvé responsable d’une personne si vulnérable qu’elle ne pouvait se changer seule. J’ai réalisé la situation de ces patients à ce moment-là, devant cette octogénaire nue que je devais changer, nettoyer et coucher, sans qu’elle ne comprenne ce que je faisais ni qui j’étais.

Après avoir retiré sa protection, je nettoie timidement ses parties intimes et je tente de placer la nouvelle protection. Une catastrophe. La protection n’est pas assez serrée, mal placée et mise à l’envers.

Fort heureusement, l’infirmière entre dans la chambre 6 accompagnée de mon binôme. Visiblement confuse, elle me lance :

« Désolée, tu aurais dû me dire que c’était ton premier jour, je ne t’aurais pas laissé seul ! »

L’aide-soignante était venue à ma rescousse en prévenant l’infirmière de mon manque complet de connaissance en matière de soins.

Horrifiée par mon travail, l’infirmière prend le temps de m’expliquer comment faire avant de me souhaiter bon courage et de repartir travailler.

Je rejoins donc le chariot et ma collègue, puis elle continue à me montrer comment faire son travail le temps que dure le change de tous les patients. Nous terminons le tour avec une demi-heure de retard, du fait de mon incompétence.

 

En juillet, plein d’aides-soignants non formés

A 23h30, tous les patients sont couchés et changés, on retourne à la salle de repos des aides-soignants. Ma collègue prend alors le temps de discuter avec moi. Elle me demande si je compte revenir le lendemain. Je lui explique que je n’en ai aucune idée et que je ne m’attendais pas du tout à faire ce genre de travail. Quand elle apprend que je suis étudiant en droit, elle peste contre l’administration hospitalière de m’avoir recruté et placé à ce poste sans aucune expérience. Pour autant, je ne suis pas le premier. Les RCA du mois de juillet eux aussi comprenaient leur lot d’aides-soignants sans expérience.

Elle me dit que certains ne reviennent pas. Mais elle essaie de me convaincre avec bienveillance de revenir le lendemain. Je le comprends lorsqu’elle m’explique que si je ne reviens pas, ils n’auront probablement pas de remplaçant avant une semaine ou deux. Et entre-temps, elle devra travailler pour deux. L’infirmière responsable, devant aussi s’occuper d’autres étages, elle ne pourra pas vraiment s’occuper des patients. Elle a une relation très affectueuse avec les patients, elle les voit comme des enfants.

Pour la plupart, les patients ne comprennent pas le monde qui les entoure ni les personnes qui agissent autour d’eux. Certains hurlent et insultent, d’autres crachent, mordent ou frappent. Certains ne disent plus rien et se murent dans le silence, d’autres respirent la joie de vivre sur leur lit de mort. Ce que ces patients dans les services de longue durée de gériatrie ont en commun, c’est la certitude qu’ils vont mourir dans cet hôpital.

Certains ne s’en rendent pas compte. La plupart des patients sont fous ou en train de le devenir, et certaines trajectoires semblent sortir d’un drame hollywoodien. Ainsi, un ancien aide-soignant de ce service est maintenant interné comme patient. Il y a travaillé huit ans plus tôt. Sa femme est décédée, il boit par dépit, cela accélère son Alzheimer si bien qu’il ne peut plus vivre seul. Il ne reconnaît plus l’infirmière avec laquelle il a travaillé et qui s’occupe de lui.

 

J’hésite à m’en aller le plus vite possible

Je décide d’aller fumer une cigarette pour réfléchir un peu. Je descends du quatrième étage et sors du bâtiment. En ce mois d’août, il fait assez chaud pour que les patients en souffrent. Si bien qu’avant de les coucher, on laisse les fenêtres ouvertes dans chaque chambre.

A l’intérieur du bâtiment, cela ne m’avait pas choqué, mais la nuit dans cet hôpital n’est pas du tout silencieuse. Deux ou trois patients font des bruits réguliers, d’autres hurlent sans raison particulière et un appelle sa mère. J’hésite alors à remonter chercher mes affaires et m’en aller le plus vite possible.

Je finis ma cigarette, remonte les quatre étages et rejoins la salle de repos. Mon binôme n’est pas dans la salle. Je la cherche dans le service, et je finis par la trouver dans une pièce avec un patient qu’elle essaie de doucher. Elle me demande de le tenir, ce que je fais sans très bien savoir ce qui se passe. Elle m’explique que le patient a pris ses selles dans ses mains avant de se promener dans le service. Le résultat étant plusieurs murs à nettoyer, le sol et le patient. Nous faisons le tour du service et on nettoie petit à petit les traces laissées par le patient.

A 1 heure du matin, le nettoyage est terminé. L’aide-soignante me propose d’aller me reposer pendant qu’elle lit et fait quelques tours du service. Je somnole pendant quelques heures en essayant de prendre une décision sur mon retour ou non le lendemain.

J’émerge à 4 heures du matin. Mon binôme est en train de coucher un patient qui s’était relevé. C’est un homme très gros, je l’aide à le coucher. Nous prenons ensuite un café en discutant tranquillement. Mon binôme, X., est d’origine malgache et me parle de Madagascar avec passion.

Le temps passe, rythmé par les rondes dans le service jusqu’à 5h30 du matin. C’est l’heure du second rush de la nuit. Nous retournons préparer un chariot, puis nous commençons le tour du service.

 

L’insoutenable odeur, la dépendance extrême

Si c’est la vision des malades qui m’avait choqué en arrivant le soir, à l’aube, c’est l’odeur qui me paraît insoutenable. L’odeur d’excréments est pire le matin que le soir. Il nous a même fallu vider la poche intestinale artificielle d’un patient malade. Si cela est pénible pour moi, c’est très dur pour le patient qui est dans un état de faiblesse impressionnant. C’est X. qui doit le faire à ma place, son expérience lui permet de soutenir le patient tout en effectuant ce travail.

Je commence alors à réaliser à quel point le travail des aides-soignants dans ce service de gériatrie est difficile, pénible, éprouvant. Il leur faut faire face à des patients dans des situations de dépendance extrême, qui souffrent de pathologies très diverses, et ils doivent rester humains, préserver leur dignité, dialoguer dans une situation qui ne s’y prête absolument pas.

Nous finissons notre tour, changeons presque tous les patients puis nous retournons à la salle de repos où X. rend compte de tous les événements de la nuit, pour chaque patient, sur le cahier de transmission, pour informer les personnels de jour qui prennent notre suite.

La nuit se termine sans événement particulier, même si nous devons descendre les poubelles contenant toutes les protections souillées dans les caves du bâtiment, ce qui est pour moi la dernière épreuve olfactive de la nuit.

L’équipe de la matinée arrive, X. fait les transmissions avec l’infirmière de l’équipe, puis nous pouvons quitter les lieux. Je reprends le métro avec l’idée plus ou moins installée que je ne reviendrai pas le soir.

 

Finalement, j’y retourne le lendemain

Je dors sept heures puis, à mon réveil, je réfléchis un peu et appelle ma famille. Ils arrivent à dédramatiser la situation et sans trop comprendre pourquoi, presque automatiquement, j’y retourne le soir même. X. est particulièrement surprise de me revoir. Elle pensait que la soirée de la veille m’avait convaincu de ne plus revenir.

Cette seconde nuit m’impressionne autant que la veille. Non pas en raison du travail que nous effectuons, auquel je commence à m’habituer, mais du fait des conditions d’hospitalisation des patients dont je prends plus conscience. Le manque de moyens est sensible un peu partout, surtout dans le manque de personnel pour aider les patients.

Lors des deux périodes d’activité intense du service de nuit, on ne peut passer que très peu de temps avec les patients et ce sont eux qui en payent le prix. Cet état de fait ne fera que se confirmer au fil de mes nuits à l’hôpital. L’emploi du temps du service de nuit n’est pas hebdomadaire. Le rythme est de trois nuits travaillées, deux nuits de repos, deux nuits travaillées, trois nuits de repos, soit quinze nuits travaillées sur un mois.

Après la pause suivant mes trois premières nuits dans le même étage du service du même bâtiment du service de gériatrie, je suis changé de bâtiment et d’étage. Je découvre alors un nouveau service en tout point semblable au premier. Avec une seule différence, mais très sensible : le conflit ouvert entre plusieurs binômes d’aides-soignants.

Les mêmes types d’événements ponctuent les nuits. Une personne atteinte d’Alzheimer me demande chaque nuit à quelle station nous descendons, puis lorsque je lui explique que nous nous trouvons dans un hôpital et non dans un train, elle me répond qu’elle n’est pas stupide, avant de reposer la même question. Il a fallu à chaque fois que je lui montre le parc à travers la fenêtre pour qu’elle prenne conscience de l’immobilité de l’hôpital. Et à chaque fois qu’elle comprend sa situation, son effroi est aussi visible que soudain.

Cela pose une réelle question pour les soignants : à quel point faut-il ramener ces patients séniles à la réalité alors que cette réalité est finalement plus pénible pour eux que les illusions dans lesquelles ils vivent ?

 

Un mouroir pour beaucoup de patients

Cette question est souvent revenue dans mes discussions avec les différents aides-soignants et infirmiers avec qui j’ai travaillé. Ils sont supposés faire l’effort d’expliquer leur situation aux patients, mais beaucoup m’ont avoué avoir arrêté de le faire.

En particulier parce que la situation des patients dans les services de gériatrie de longue durée n’est pas transitoire. La plupart de ces personnes sont atteintes de syndromes qui les empêcheront de retourner chez elles. Ces services font office de mouroir pour ces patients. Dès lors, certains soignants n’ont plus, humainement, le courage d’expliquer leur situation à des gens qui semblent heureux, ou du moins qui ne semblent pas malheureux dans leur folie.

Mais si un nombre considérable de patients ne comprennent plus le monde qui les entoure, d’autres ont encore une perception réaliste, ou partiellement réaliste de leur situation.

Un soir, je me suis ainsi retrouvé face à un patient atteint d’un cancer de la peau en phase terminale qui était en pleine possession de ses moyens. Il souffrait à chaque instant. Changer sa protection le faisait se tordre de douleur, même lui toucher le bras semblait lui faire souffrir le martyr.

Chaque soir, cet homme exprimait presque le désir d’être euthanasié, même s’il ne le formulait pas aussi directement. Il n’arrêtait pas de répéter que s’il en avait la possibilité, il en finirait lui-même.

Pendant les six nuits où j’ai travaillé dans cet étage, il n’a fait qu’agoniser dans la douleur. J’ai appris son décès une semaine après ma dernière nuit à cet étage.

 

La gestion catastrophique de l’hôpital

Heureusement, une aide-soignante et un infirmier exceptionnels exerçaient dans ce service. Un soir où je buvais un café avec lui, cet infirmier s’est un peu confié à moi. Il m’a parlé de la culture de la plainte que provoquent les conditions de travail dans cet hôpital. Chaque binôme d’aides-soignants est persuadé d’avoir le travail le plus dur et le plus ingrat. Mon collègue n’en rejette évidemment pas la faute sur les aides-soignants, à qui il reproche juste de mal se défendre, mais il dénonce la gestion catastrophique de cet hôpital. Il a eu l’occasion de travailler dans plusieurs hôpitaux et il m’assure n’avoir jamais vu un tel manque d’efficacité. Cette mauvaise gestion peut aller jusqu’à provoquer un déficit de matériel incompréhensible.

Dans un des services où j’ai travaillé, nous nous sommes retrouvés un soir à court de linge propre pour les lits des patients dans un service. J’ai changé quatre fois de service au cours du mois et j’avais pu constater dans d’autres services la profusion de draps propres disponibles, au point que les aides-soignants ne savaient plus très bien où les mettre. Et pourtant, ce soir-là, un service se trouve à court de draps propres.

Mais ma collègue du moment me défend d’aller chercher des draps propres dans le bâtiment voisin. Elle affirme que si on règle le problème par nous-mêmes, la situation ne changera pas à long terme dans la gestion des ressources.

J’ai compris ensuite que cette réaction s’expliquait par une hostilité à l’égard de l’administration de l’hôpital qui menait une campagne d’information sur la maltraitance, que les aides-soignants supportaient mal. Ils étaient fréquemment accusés de maltraitance aussi bien par les patients que par l’administration de l’hôpital.

A en croire des flyers disposés sur des tables dans chaque service, les aides-soignants peuvent être maltraitants sans même s’en rendre compte. Après avoir travaillé un mois dans ce service, je ne peux qu’exprimer des doutes à l’évocation de la maltraitance hypothétique des aides-soignants envers les patients.

 

Les aides-soignants se font insulter, frapper

J’ai travaillé avec sept ou huit aides-soignants différents dans plusieurs services de gériatrie. La moitié avait au moins dix ans d’expérience et deux d’entre eux n’avaient travaillé que dans des services de gériatrie. J’ai vu ces personnes se faire insulter, mordre, cracher dessus et frapper sans perdre leur calme pour autant. Certains ont peur des patients ou leur en veulent, mais restent professionnels. D’autres ont l’intelligence et surtout le recul suffisant pour continuer à garder de l’empathie même après plusieurs années passées à s’occuper de ces patients.

Je n’ai assisté qu’à un seul acte de « maltraitance ». Il s’agissait d’un aide-soignant qui a perdu patience face à une femme qui le griffait et hurlait depuis une quinzaine de minutes au milieu de la nuit. Cette femme devait parfois être attachée à son lit pour éviter qu’elle ne se blesse en se déplaçant. Elle déambulait dans les couloirs, l’aide-soignant a essayé de l’attacher et a fini par le faire de manière assez brusque.

J’ai eu l’occasion de discuter ensuite avec lui. Il avait commencé par faire le ménage dans l’hôpital avant de devenir aide-soignant grâce à une formation accélérée de quelques semaines. Normalement, le diplôme d’aide-soignant est délivré après une formation de dix mois.

C’est dans le dernier service où j’ai travaillé que j’ai rencontré les conditions de travail les plus déplorables de mon mois dans cet hôpital.

Arrivé un peu en avance pour mon premier soir dans ce nouveau service, je discute avec l’équipe de jour, dans laquelle une bonne ambiance règne visiblement, ce qui n’est pas toujours le cas. Les aides-soignantes me préviennent que je suis dans un service un peu particulier. Mis à part de rares exceptions, tous les patients sont des cas psychiatriques. Pour illustrer leur propos, elles me montrent un patient qui semble très sympathique et m’expliquent que cet homme a mordu une aide-soignante jusqu’au sang dans la journée.

Une fois que ma nouvelle collègue est arrivée, nous commençons à préparer le chariot et elle se presse, me parle peu, m’incite à accélérer le mouvement. Je me dépêche autant que je peux et comprends assez rapidement pourquoi elle veut que je fasse vite. Dès le premier patient, je réalise que par rapport aux services où j’ai travaillé précédemment, je suis face à des malades encore plus difficiles.

 

De longues minutes de lutte

La première patiente que je dois changer ne réagit pas à la parole mais exclusivement au contact, et uniquement en se débattant. Elle hurle et pendant que j’essaye de retirer sa robe de chambre, elle s’accroche aux barres de son lit pour m’empêcher de le faire. Je suis obligé de lui bloquer les bras d’une main pour retirer la robe de l’autre. Elle essaye alors de me donner des coups de pied. Elle est incroyablement forte pour une femme de cet âge, et elle concentre son énergie dans un seul but : m’empêcher de retirer ses habits et sa protection souillés.

Après de longues minutes de lutte, ma collègue entre dans la chambre et me demande ce qui prend si longtemps. Assez brutalement, elle arrache directement la protection puis noue la robe sale de manière à ce qu’elle fasse office de protection avant de me demander de passer à la pièce suivante. La patiente s’est calmée et a arrêté de bouger.

Les patients de ce service déambulent beaucoup plus que ce que j’avais pu voir dans les services précédents, mais les portes du service sont verrouillées par un code de sécurité. La plupart des patients ne comprennent pas qu’il y a un code et se contentent d’essayer de pousser la porte de temps à autre. L’un d’entre eux me fait pourtant rire : il est un des seuls à avoir compris qu’il y a un code et essaye sans cesse de le trouver, mais en me voyant marcher vers lui, il fait mine d’avoir oublié quelque chose et repart dans l’autre sens.

Malgré la maladie et la folie qui règnent dans cet endroit, certains patients conservent ainsi des bribes de comportements normaux, ce qui provoque souvent des situations cocasses comme celle-là. Je raccompagne ce monsieur à sa chambre, et lorsque je veux le coucher, il commence à essayer de me frapper. Rien de très violent, mais je n’ai pas oublié qu’il a mordu une aide-soignante au sang l’après-midi même et j’essaye donc de ne pas tomber dans le piège.

 

Impossible de faire ce travail humainement

A la fin de notre premier tour de service, il est 23h30. Nous avons fini largement en retard. Alors que je fais réchauffer mon repas dans le micro-onde de la salle de repos, je discute avec ma nouvelle collègue. Elle a choisi cette voie non par défaut mais parce qu’elle a un projet professionnel. Elle veut devenir infirmière. Puis elle me dit qu’elle veut quitter ce service au plus vite. En fait, elle essaie de justifier la brutalité qu’elle a manifestée avec la vielle dame qui me donnait des coups de pied.

La priorité est que les patients dorment, donc on ne peut pas passer trop de temps dans chaque chambre. Mais je suis trop inexpérimenté, surtout avec des cas psychiatriques, pour être capable de faire le travail dans un temps acceptable, et dans le cas de cette dame, j’avais perdu trop de temps. Elle m’explique que même si nous retournions la changer une fois que le service est dans un calme relatif, elle recommencerait à hurler, beaucoup de patients recommenceraient à déambuler et cela pourrait être dangereux. Nous sommes débordés. Il est impossible pour elle de faire convenablement et humainement son travail.

Pendant que nous discutons, certains patients recommencent à s’activer. Jusqu’à 2 heures du matin, je vais devoir ramener des patients dans leurs chambres. L’un d’entre eux a uriné dans le couloir.

Une malade est assise sur le fauteuil de sa chambre sans parler ni répondre mais crie lorsqu’on essaie de la lever pour l’emmener dans son lit. Je la laisse dans son siège. Mais lorsque je repasse devant sa chambre, elle n’y est plus. Je la retrouve devant les portes verrouillées. Elle m’annonce qu’on va bientôt venir la chercher en pointant du doigt l’ascenseur de l’autre côté des portes. Puis elle me demande très gentiment de la laisser sortir pour qu’elle puisse rejoindre ceux qui vont venir la chercher. J’essaie de lui répondre, mais elle se fait de plus en plus insistante. Elle me dit qu’elle n’a rien à faire ici, qu’elle va bien, qu’elle veut partir. Je finis par l’emmener dans sa chambre où elle sanglote en me suppliant de la laisser partir. Finalement, elle accepte de se coucher.

Ma collègue m’ayant rejoint, elle m’explique que cette dame ne souffre que d’un début d’Alzheimer et qu’elle n’a effectivement rien à faire dans ce service. Elle s’est relevée plus tard dans la nuit pour s’asseoir à nouveau sur son fauteuil.

Je ne suis plus revenu travailler dans ce service de malades psychiatriques et j’ai terminé mon mois de travail dans les services de gériatrie « normaux » où j’avais commencé. La « routine » a repris.

Une nuit, j’ai changé un patient sans savoir du tout quelle était sa maladie et il s’est mis à saigner abondamment du pénis. J’ai été pris de panique et j’ai couru vers la salle ou l’infirmière se trouvait et elle s’est occupée du patient à ma place. Il était atteint d’un cancer de la prostate très avancé et le saignement n’était pas surprenant. Sauf que je n’étais pas du tout formé pour réagir à ce type de situations et on ne m’a que très rarement indiqué les précautions à prendre avec les patients les plus difficiles.

 

Un personnel en situation de souffrance

Une fois pourtant, mon inexpérience m’a valu un compliment surprenant. Un patient m’a dit que je prenais beaucoup plus le temps avec lui et que je souriais plus que mes collègues. Je n’étais pas encore blasé devant ces patients parce que je n’avais pas eu le temps de me retrouver dans des situations aussi déplorables aussi longtemps.

J’ai eu par hasard depuis ce mois de travail l’occasion de discuter avec un ancien directeur d’une maison de retraite. Selon lui, la plupart des services de gériatrie sont nettement mieux gérés que celui où j’ai travaillé. Mais ce que j’ai retenu de cette expérience, c’est moins la difficulté du métier elle-même que le mal-être de ceux qui l’exercent. La plupart sont des gens volontaires qui croient en ce qu’ils font et qui pensent faire un beau métier. Ce sont souvent des femmes qui réussissent à concilier leur vie de famille avec un travail qui exige de donner beaucoup de soi. J’ai éprouvé pour elles de l’admiration pour leur dévouement, et j’ai réalisé à quel point leur vie m’apparaissait comme une sorte de sacrifice permanent que j’aurais été incapable de supporter plus de quelques semaines.

Mais le manque de moyens et la mauvaise gestion de cet hôpital créent une ambiance délétère qui met les personnels en situation de souffrance. Certains se rejettent la faute les uns sur les autres, mais pour avoir fait un tour des services de gériatrie de cet hôpital, sauf exception, tous sont dans la même situation et vivent les mêmes difficultés. Du moins tous les soignants.

J’ai décrit au début de ce témoignage ma visite auprès de la médecine du travail de l’hôpital. On m’avait annoncé que j’aurais dû recevoir une convocation pour une visite médicale en juillet, avant mon embauche. C’était vrai. J’ai reçu cette lettre au mois de novembre, trois mois après la fin de mon contrat.

Pierre T., étudiant

 

 

Source : http://tempsreel.nouvelobs.com/rue89/rue89-sante

 

 

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