Un dérapage dans les grandes largeurs. La situation à Fukushima a beau être «sous-contrôle», à en croire le Premier ministre Shinzo Abe, la facture ne cesse d’exploser. Et rien n’interdit de penser qu’elle risque d’être encore plus salée dans les prochaines années. Selon les dernières estimations du ministère japonais de l’Economie, du Commerce et de l’Industrie (Meti) révélées dimanche par le quotidien Nikkei, les coûts du démantèlement de la centrale de Fukushima-daiichi et les indemnisations dépasseront les 20 trillions de yens, soit plus de 167,8 milliards d’euros. C’est presque le double des sommes envisagées il y a trois ans. Fin 2013, le gouvernement japonais tablait sur 11 trillions de yens (92,2 milliards d’euros) de dépenses.

Autrement dit, les Japonais vont devoir à nouveau mettre la main au portefeuille avec des factures électriques en hausse. Si l’on regarde dans le détail des calculs du Meti, le versement des indemnités doit culminer à 67 milliards d’euros au lieu des 45,3 milliards annoncés en 2013. Les coûts de la décontamination dans les zones touchées par les retombées radioactives doubleront pour avoisiner les 42 milliards auxquels il faut ajouter les frais pour le démantèlement des six réacteurs de Fukushima-daiichi qui devrait s’étaler sur quarante ans au minimum et coûter «plusieurs centaines de milliards de yens (millions d’euros) par an», écrivait dimanche le Nikkei. Si l’on intègre le coût des travaux pour le stockage des déchets contaminés, on arrive donc à l’ardoise des 167,8 milliards de yens.

 

Les indemnités des habitants ayant fui la zone

Professeur d’économie et de politique environnementale à l’université Ritsumeikan de Kyoto, Kenichi Oshima avait évalué en 2014 à «plus de 11 trillions de yens au minimum» (92 milliards d’euros) la facture de l’accident nucléaire et de ses conséquences. Depuis, cet expert japonais indépendant a souvent rappelé que le coût de ces travaux colossaux et des indemnisations avait régulièrement tendance à augmenter au fil du temps. Il est en effet souvent délicat de prévoir une enveloppe globale dès le départ.

«Les estimations préliminaires de l’IRSN [l’Institut de radioprotection et de sureté du nucléaire, ndlr] montrent un coût moyen compris entre 70 milliards d’euros pour un accident modéré sur un réacteur électronucléaire comme celui qui s’est produit à Three Mile Island en 1979, et 600 milliards à 1 000 milliards pour un accident très grave comme ceux de Tchernobyl ou de Fukushima», écrivait en 2012 la Cour des comptes en France dans un rapport sur les coûts de la filière électronucléaire. Si ce chiffre avancé quelques mois après la catastrophe de mars 2011 mériterait aujourd’hui d’être affiné, il donne en tout cas une indication sur l’ampleur des dépenses générées par une catastrophe nucléaire.

Dans le cas de Fukushima, ce sont d’abord les indemnités qui plombent la facture. Depuis le début de la crise et le déplacement de plusieurs milliers de Japonais dans un rayon de 50 kilomètres, Tokyo Electric Power Company (Tepco) indemnise les habitants qui ont dû fuir les retombées radioactives.

Mais en fait, c’est l’Etat japonais qui est aux manettes. En partie nationalisé depuis 2011, après avoir affiché des pertes abyssales, Tepco ne survit que grâce aux injections de capitaux des contribuables japonais. Le 24 novembre, l’entreprise a d’ailleurs reçu un nouveau versement de 334,7 millions d’euros, le 58du genre, ajoutant avoir déjà perçu plus de 53 milliards. Avant de préciser que cela ne sera pas suffisant. Le mois prochain, le fonds de compensation japonais devra donc procéder à un nouveau versement.

 

Magma extrêmement radioactif

L’autre grosse enveloppe concerne la décontamination et les travaux sur le site. La première a pris plus de temps que prévu et le nettoyage a dû être parfois refait car les radioéléments bougent à la faveur des intempéries et du vent sur une zone en partie seulement décontaminée : les forêts et les collines ne sont pas comprises dans ce chantier colossal de dépollution. S’agissant des travaux, ils sont prévus pour durer et évoluent dans le flou. Car Tepco ne sait toujours pas ce qu’elle doit faire avec le corium. Ce magma extrêmement radioactif d'environ 880 tonnes est constitué de débris et des barres de combustibles qui ont fondu au cœur des réacteurs. Les tentatives pour obtenir des informations sur l’état réel de ces cœurs et leur localisation précise au sein des unités 1,2 et 3 se sont conclues par des échecs, notamment en raison de niveaux de radiation très élevés.

Autre grosse incertitude, la congélation du sous-sol de la centrale. Chantier aussi colossal que coûteux, il n’a pas permis d’empêcher les infiltrations dans le soubassement du site et les fuites d’eau contaminée vers l’océan. Tepco est face à un casse-tête de l’eau à la centrale. Depuis bientôt six ans après la catastrophe, l'opérateur ne sait pas comment gérer les centaines de milliers de m3 d’eau contaminée. Et voit dans le même temps le stockage des déchets radioactifs prendre de plus en plus de retard. A mesure que la facture s’allonge.

Arnaud Vaulerin Correspondant à Kyoto