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10 octobre 2016 1 10 /10 /octobre /2016 13:59

 

Source : http://rue89.nouvelobs.com/blog/rural-rules

 

 

Et d’un coup, j’ai pu me libérer d’Apple, Google et Microsoft

 

 

 

« Tu vois, un couteau : c’est pareil. Imagine que tu donnes pour la première fois un couteau à quelqu’un qui ne s’en est jamais servi. »

Le gars qui parle, c’est David. A genoux devant mon ordinateur. Cheveux bruns. Mi-longs. Un gars de mon âge. Il boîte. C’est à ça qu’on le distingue. Il boîte même salement. En tout cas suffisamment pour qu’on le remarque dans un village de quelques poignées d’âmes.

La France des solutions
Et si on démultipliait la visibilité des citoyens qui prennent l’initiative ? Pour répondre aux défis économiques, sociaux, environnementaux, Rue89 s’engage aux côtés de Reporters d’Espoirs pour diffuser la connaissance de la « France des solutions ».

Il serait resté plus longtemps, on lui aurait peut être donné un surnom définitif. Un truc qui te colle au derche et finit par te constituer. Mais il était de passage.

« Le gars, il est pas censé savoir qu’avec un couteau, tu peux peler des carottes ou couper du pain. Il sait rien. Il met le doigt dessus : il se coupe. Il se tranche un doigt. Il le plante dans la table : il l’abîme et il abîme la table. Il le confie à un enfant. Pareil une faux. Une fourche. Un vélo. Une bagnole. Un tracteur. Que sais-je. Tous ces trucs réclament un apprentissage. Une familiarité. »

 

Un gros bazar de chez Carrefour

Devant lui, le BIOS de mon ordinateur.

« T’es sûr que tu n’as rien à garder ? »

Je lui confirme. Il clique.

« Eh ben tu vois : les ordinateurs, qui sont mille milliards de fois plus complexes que les couteaux, les faux, les fourches, les vélos, les bagnoles et tout ça… C’est le seul outil que tout le monde possède et que quasiment personne ne sait utiliser. Et ça, je trouve ça révoltant. »

C’est l’hiver. Je ne sais plus lequel. Celui d’avant ? Ou d’encore avant. En tout cas, il y avait eu de neige en automne. Et ça faisait jaser au village. Quand il neige sur les feuilles, vieux… C’est pas bon. Pas bon du tout.

Une amie était venue me voir toute excitée avec son ordinateur portable. Un gros bazar de chez Carrefour avec lequel elle souffrait trop, et pour lequel elle me demandait régulièrement des conseils ou des services.

Parce que quand t’habites au trou-du-cul du monde, et que tu galères avec du matériel informatique, tu ne sais tellement plus à quel saint te vouer, que n’importe quel trentenaire à lunette est très vite intronisé expert informatique.

 

« Je crois que c’est depuis l’orage »

Avant, il y avait bien Jan, l’éleveur hollandais qui réparait les ordis en rentrant de la traite. C’était son kif, à Jan. Il adorait débrouiller les nœuds dans les pelotes. Démonter patiemment. Remonter patiemment. Avec du bon sens, de l’empirisme et un rien de documentation, il avait finit par acquérir un sacré savoir-faire.

Et tous les soirs, dans sa ferme, c’était le défilé des mines déconfites et des laptops fatigués. Des « ça mouline ». Des « il a planté ». Des « je crois que c’est depuis l’orage ». Et lui s’y attelait, sans rien dire, avec l’air de ne pas vraiment s’en occuper. Des airs de paysan. « On verra ce qu’on peut y faire ». Puis il est mort, Jan. Un matin. Jeune comme tout. On l’a trouvé couché. Le cœur. Une tragédie.

 

Forêt de Tronçais

Forêt de Tronçais - Bichon59/Flickr/CC
 

Il y avait bien eu Jean, aussi, dans le village, qui faisait des merveilles. Tu lui portait n’importe quoi, la plus saturée des tablettes, le plus esquinté des bolides, et lui t’accueillait calmement, avec bienveillance et compassion. Pas comme ces experts de Montluçon, avec leurs soupirs et leur jargon. Il t’expliquait gentiment les choses avec des mots simples. Et te trouvait toujours la panne.

C’était une bénédiction de l’avoir dans le village. Mais il est mort, aussi, Jean. Jeune comme tout. Le cœur… Malédiction...

 

David est un sorcier

Alors pendant un temps tout le monde s’est mis à errer à la recherche de solutions. Les plus riches – au grand bonheur des vendeurs de chez Darty – réglaient drastiquement leurs problèmes en rachetant du matériel. Les autres cherchaient conseil auprès de tous ceux qui portent des lunettes. Prenant tout ce qui passe. Accumulant le plus souvent les grands n’importe quoi. Jusqu’à l’arrivée de David.

« Il m’a réglé tous mes problèmes. Il m’a installé un truc, là, et depuis, mon portable, il s’allume comme ça : paf ! »

Mon amie s’exécute. Et effectivement : paf. Une minute après l’avoir mis en route, son gros bazar affiche un bureau. J’ai eu à peine le temps de voir scintiller le nom du système d’exploitation. Lubuntu. Connais pas. Qu’est-ce que c’est que ce truc ?

« Il m’a tout expliqué, David. Il m’a demandé ce que j’utilisais comme logiciels. Je lui ai dit que j’aillais sur internet, que je regardais des films et que je faisais Word et Excel. Il m’a dit que pour faire ça, j’avais pas besoin de Windows. Que Windows, ça coûtait cher, que ça prenait 80 % de la place sur mon portable. Que ça installait des trucs sans te le dire, qui ralentissaient tout. Il m’a mis ce truc. Et là, je te jure : ça marche tout seul. J’ai même deux fois plus de batterie qu’avant. Et en plus c’est gratuit. »

Sifflement d’admiration. Dans le café, je croise les sourcils circonflexes de ceux qui font mine de ne pas s’intéresser à nous. Je parcours un peu l’interface, simple et brute, et constate qu’effectivement, mon amie n’a rien besoin de plus, et que tout fonctionne à merveille. David est un sorcier. D’un seul élixir, il a fait un remède pour tous les maux de mon amie.

 

Pianiste

Deux jours plus tard, il est chez moi. Je veux le voir faire. De ce que je connaissais de lui jusqu’à présent, David était un gars de mon âge, en formation dans le bled à côté, et pouvait faire danser deux cent personnes d’un coup en jouant du piano. Je l’avais vu faire plusieurs fois, au bistrot, ou l’été, quand il y a la guinguette sur le bord de la rivière.

C’était son métier, d’ailleurs, pianiste, avant qu’il décide d’envoyer d’un seul coup tous les musiciens de France se faire foutre. Sur ce sujet, je n’en ai jamais su plus. Tu sentais la débâcle. La faillite. La colère. Ou la déception monumentale. En tout cas, une de ces failles de vie qui, caractéristiquement, te font prendre la décision de vivre au fond de la campagne. Et dont tu ne parles jamais.

« On confie donc des outils d’une sophistication totale, à des gens qui ignorent jusqu’à la première syllabe du premier composant, ou du premier procédé. C’est inouï. Et le pire, dans tout ça, c’est qu’on te pousse à l’achat en te faisant miroiter tout un tas de mensonges, comme quoi ça va te faciliter la vie. Alors qu’un ordi, si tu ne sais pas t’en servir, mon gars… À part te pourrir la vie et le compte en banque, ça ne t’apporte pas grand-chose. »

 

« Tous les trucs qui pensent à ta place »

Je le regarde ouvrir un terminal. Entrer des lignes de commandes.

« Alors après, le boulot des Google, Microsoft ou d’Apple, c’est d’inventer des machines qui réfléchissent à ta place. Qui rendent inutile la compréhension de la machine. C’est la machine qui utilise, assemble, et organise tes données. Tandis que toi, tu laisse à la machine le soin de te dire quoi faire. Donc tu n’as pas besoin de progresser dans ta connaissance de la machine. Cercle vicieux, tu vois.

Et in fine, tu te retrouve dépendant d’une machine que tu ne contrôles absolument pas. À qui tu obéis aveuglement. Et qui peut donc tranquillement collecter toutes tes données et faire du beurre avec. »

Il ouvre la logithèque et suit, sur un bout de papier, la liste des logiciels que je lui ai demandé de m’installer.

« Et moi, tout ça, c’est terminé. Tous les trucs qui pensent à ta place : exclus ! Je me suis formé. Longtemps. Et je peux dire que je n’installe plus jamais rien dont je maîtrise tous les tenants et tous les aboutissants. »

 

« Bordel, c’est gratuit ! Gratuit ! »

Reboot. Sur mon vieux portable cacochyme, le même logo apparaît : Lubuntu. Une distribution complète, mais hyper légère, conçue pour donner une seconde vie aux terminaux lents ou fatigués.

« Maintenant, quand je rencontre des gens qui me racontent qu’ils ont des problèmes, et que je me rends compte que leur vrai problème c’est la méconnaissance de l’outil, je leur mets d’office la distribution la plus basique que je connaisse.

Dans 99 % des cas, ils n’ont rien besoin de plus. Bureautique. Internet. Musique. Vidéo. Point barre. Et pour moi, ça, c’est la base. Ne pas suréquiper les gens. Leur donner ce dont ils ont besoin. Pas plus. Ne pas les mettre dans un putain de cockpit d’Airbus A320 en leur disant “ vous inquiétez pas les gars, y’a un pilote automatique ”.

Tu vois, par exemple, les gars avec Windows, ils passent leur temps à se débattre avec les antivirus. Mais ils ne comprennent même pas la base du truc ! Ils ne savent pas ce qu’est un virus, comment ça se propage, comment sa s’élabore, qui les crée. Or, sur toutes les distributions linux – et y’en a un paquet – pas une où t’ai besoin d’un antivirus. Et surtout, bordel, c’est gratuit ! Gratuit ! »

 

Désappelisé. Dégooglisé. Démicrosoftisé

C’était fait. Dans mon bled minuscule, enclavé par l’automne et le froid, au milieu d’absolument nulle part, le dénommé David venait de m’initier – en même temps qu’une demi douzaine d’autres – au monde illimité et rassérénant de l’open source.

« Bon, si t’as le même problème, je t’en supplie, ne m’appelle pas. D’une, je me casse bientôt, de deux je ne suis pas expert, et de trois tu apprendras bien mieux en te démerdant tout seul. De toutes façon : des problèmes, tu n’en auras pas. Je te le garantis. Ou alors si tu en as, rappelle-toi seulement de l’époque où tu passais dix minutes avant que ton ordi soit seulement opérationnel. »

Depuis, j’ai fait mon chemin. Désappelisé. Dégooglisé. Démicrosoftisé. David m’a montré le moyen de passer le cap. Moi qui avais l’intégralité de mes données, de mes contacts, de mes agendas et des tous mes souvenirs sur des clouds bien propriétaires, et bien limites au niveau de la protection des données, j’ai petit à petit réussi à tout extraire. Et tout protéger. À prendre le contrôle de ma machine.

Le coup de pied au cul. C’est tout ce qu’il me manquait. Il a fallu qu’il me vienne à deux pas de la forêt de Tronçais.

 

Petits militants volontaires

Le problème, c’est que depuis, il s’est cassé, David. Avec sa patte folle, sa bonhomie et ses interminables session de piano. Il a fini par terminer sa formation, et quitter pour de bon le bocage.

Jan mort. Jean mort. David parti. Tout le village s’est alors rabattu sur ses stratégies premières : Darty. Et les trentenaires à lunettes.

Les déserts numériques, il n’y en a plus beaucoup. À force de programmes publics d’équipements à l’obsolescence chronique, les campagnes ont fini, bon-an mal-an, par se raccrocher au grand train.

Mais loin de le résorber, ces programmes ont contribué à creuser davantage le fossé entre ceux qui savent et ceux qui ne savent pas. Parce que rien n’a jamais été mis en place pour enseigner, dans ces zones où l’immense majorité de la population n’a découvert l’ordinateur dans le dernier quart de son existence, les rudiments des accès informatiques. On compte sur l’empirisme. Sur l’inéluctable marche du progrès. Sur le développement des technologies intuitives. Automatiques.

Moi, désormais, je compte sur les Davids de tous poils. Petits militants volontaires. Qui prônent la reprise en main de l’homme sur ses outils. Et rappellent qu’un progrès n’en est un que quand il s’est offert à tous.

 

 

 

Source : http://rue89.nouvelobs.com/blog/rural-rules

 

 

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Published by democratie-reelle-nimes - dans Consommer et agir autrement Se protéger
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