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30 mai 2016 1 30 /05 /mai /2016 18:08

 

Source : https://www.mediapart.fr

 

 

Blessé grave à Nation: la grenade de trop pour Bernard Cazeneuve

30 mai 2016 | Par Karl Laske
 
 

Mediapart s’est procuré plusieurs vidéos qui précisent dans quelles circonstances les policiers ont lancé une grenade de désencerclement dans la foule, cours de Vincennes, à Paris, blessant grièvement un jeune de 28 ans à la tête. Il n’y avait aucun danger imminent pour les fonctionnaires, qui ont lancé, dans les minutes qui ont suivi, une grenade lacrymogène en direction du blessé.

Comme à Sivens, en octobre 2014, une grenade lancée sans précaution a touché un jeune, jeudi 26 mai, près du cours de Vincennes, à Paris. Comme en octobre 2014, après Sivens, le ministre de l’intérieur Bernard Cazeneuve a fait savoir qu’il fallait « établir les circonstances » de l’incident, tout en saluant « la mobilisation des forces de l’ordre », « engagées pour sécuriser » la manifestation.

Jeudi, Romain D., 28 ans, a été atteint à la tête par l’éclat d’une grenade de désencerclement lancée dans la foule à l’issue de la manifestation contre la loi sur le travail. Victime d’une « fracture temporale avec enfoncement de la boîte crânienne », il s’est écroulé, puis a repris connaissance peu avant d’être emporté par les pompiers. Il a été plongé dans le coma, samedi, après avoir été opéré à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière, à Paris. Photographe indépendant, il portait une caméra Go-Pro et filmait les événements de l’après-midi.

 

Les policiers rejoignent leurs collègues, en avant le gradé tient déjà la grenade à la main droite. © Capture d'écran de la vidéo réalisée par LDC. Les policiers rejoignent leurs collègues, en avant le gradé tient déjà la grenade à la main droite. © Capture d'écran de la vidéo réalisée par LDC.

 

En dépit de l’existence de deux vidéos (que l'on peut retrouver ici et ) qui montrent sans ambiguïté un policier lancer une grenade de désencerclement dans la foule, Bernard Cazeneuve ne s’est pas exprimé sur les faits, dans l’attente des résultats de l’enquête. Il a souhaité, par communiqué, un prompt rétablissement au « jeune homme » blessé par la police. Le ministre de l’intérieur a aussi reçu sa famille samedi matin, en compagnie du préfet de police Michel Cadot.

Deux enquêtes sont ouvertes, toutes deux entre les mains de l’IGPN, la police des polices : l’une à la demande du ministre, qui vise examiner les conditions déontologiques de l’usage de cette arme et le respect des consignes de sécurité, l’autre a été ouverte, dès jeudi soir, par le parquet de Paris pour « violences volontaires par personne dépositaire de l’autorité publique », pour déterminer les circonstances dans lesquelles la victime a été blessée, et l'origine de ses blessures.

Selon le ministère de l’intérieur, le policier a lancé cette grenade « de manière conventionnelle » – vers le sol et non pas en l’air –, mais « le contexte » dans lequel il l’a fait reste plus incertain, reconnaît-on. L’autre point d’interrogation, plus technique, mis en avant par le ministère – « sans vouloir minorer les faits » – vise à déterminer comment la grenade – ou un éclat de celle-ci – a pu atteindre la tête de la victime.

L’incident, qui pourrait laisser d’importantes séquelles à Romain D., pose la question plus générale de l’arsenal utilisé ces dernières semaines par les forces de l’ordre pour contenir les manifestations contre la loi sur le travail à Paris et en province. De nombreuses personnes ont été touchées par des tirs de Flash-Ball, ou de grenades de désencerclement, dans des conditions non réglementaires – tirs tendus de Flash-Ball ou de grenades par exemple. L’usage de cet armement – « moyens de force intermédiaire » – répond de fait aux directives du ministre de l’intérieur.

« Des consignes politiques, signées du ministre, ont été données par l'intermédiaire des préfets de faire preuve de la plus grande fermeté face aux troubles, explique Luc Larcher, secrétaire général adjoint de l’UNSA officiers. Ce sont des moyens de fermeté, dans le respect des règles républicaines. » Le ministre « ne valide pas les dispositifs » de maintien de l’ordre parisien, précise-t-on cependant au ministère. Place de la Nation, lieu d’arrivée de la manifestation, le préfet avait disposé plusieurs unités de CRS, Gendarmes mobiles, Compagnie d’intervention (CI) et Compagnies de sécurisation et d’intervention (CSI, les anciennes « BAC secteurs ») afin de procéder à des « saute-dessus » au fur et à mesure de l’arrivée du cortège syndical sur la place. Cette course à l’interpellation s’est poursuivie jusqu’à la porte de Vincennes, où la grenade a été employée.

 

La ligne de policiers qui progresse cours de Vincennes en direction d'un groupe de manifestants © Video Claire Ernzen La ligne de policiers qui progresse cours de Vincennes en direction d'un groupe de manifestants © Video Claire Ernzen

 

De nouvelles vidéos obtenues par Mediapart montrent qu’en fait de « sécurisation », les policiers qui sont intervenus cours de Vincennes, membres d’une Compagnie d’intervention (CI) de la préfecture, ont utilisé cette grenade sans être confrontés à aucun danger imminent, au milieu d’une foule composée pour beaucoup de curieux et de journalistes. Ils rejoignaient trois collègues postés dans une cour d’immeuble avec un interpellé. Une habitante de l’immeuble au pied duquel s’étaient retranchés les policiers filmait la foule et le face-à-face, lorsque survient l’explosion. « Quand ils ont tiré cette bombe, je filmais, mais j’ai eu un mouvement de recul, j’ai eu peur, raconte-t-elle à Mediapart. Et puis, j’ai vu la personne au sol. Ça aurait pu être un enfant du quartier. Il y a plein d’enfants à cette heure-ci dehors ! »

 

© Mediapart

 

Dans les minutes qui suivent l’explosion de la grenade, plusieurs personnes portent Romain D. quelques mètres plus loin. À l’abri, pensent-ils. En réalité, les policiers lancent encore deux grenades lacrymogènes en direction de la foule, l’une d’elles atterrit à un mètre à peine du blessé.

 

© Mediapart

 

La puissance de l’explosion surprend l’immeuble. Introduite en 2004, la grenade à main de désencerclement (GMD) émet 160 décibels, et propulse des projectiles en caoutchouc – 18, au total – alentour, mais aussi les débris parfois coupants et plus moins gros de son emballage. Fabriquée notamment par la société SAPL, sous la dénomination commerciale DBD 95 (pour  « Dispositif balistique de dispersion », on l’appelle aussi « Dispositif manuel de protection », DPM), elle a été conservée dans l’arsenal des forces de l’ordre malgré des incidents mentionnés en novembre 2014 dans le rapport d’inspection sur « l’emploi des munitions en opérations de maintien de l’ordre ».

 

« Je suis extrêmement choquée »

À la suite de la mort de Rémi Fraisse, Bernard Cazeneuve avait choisi d’interdire la grenade offensive « OF F1», remettant en service la GLI-F4 (une autre grenade offensive à effet lacrymogène) dans les forces de gendarmerie, et conservant la grenade de désencerclement en dotation de toutes les forces de sécurité. Selon ce rapport, les gendarmes avaient utilisé 590 GMD entre 2010 et 2014, contre 571 pour les CRS entre 2009 et 2014. Des GMD ont été utilisées, boulevard Diderot à Paris, le 1er mai, à Paris, faisant plusieurs blessés parmi les photographes.

 

© DOC du réel

 

Les consignes d’utilisation de la grenade de désencerclement, du Taser et du lanceur de balles de défense, ont été rappelées par une circulaire des directeurs de la PJ et de la gendarmerie, le 2 septembre 2014 – avant Sivens. « La GMD est susceptible d’être utilisée lorsque les forces de l’ordre se trouvent en situation d’encerclement prises à partie par des groupes violents ou armés », avertit la circulaire, que l’on peut télécharger ici. Son usage « constitue un emploi de la force », « qui n’est autorisé que lorsque sont réunies les conditions de nécessité et de proportionnalité requises par la loi ». Le recours à la force « doit être proportionné, et il n’est possible que si les circonstances le rendent absolument nécessaire ».

Pour invoquer la légitime défense, les moyens de défense doivent être proportionnés à la gravité de l’attaque. « On ne peut pas prévenir une violence en lançant une grenade, explicite Anthony Caillé, du SGAP-CGT Police. Si elle a été lancée, c’est que les fonctionnaires se sont sentis en danger, mais on ne peut pas utiliser une arme en prévention d’un acte qui n’a pas eu lieu. La légitime défense, c’est compliqué mais c’est simple de ce point de vue-là. »

Dans le cas présent, les vidéos en notre possession montrent que les policiers, membres d’une Compagnie d’intervention (CI) de la préfecture de police, sont arrivés à pied, mais sans courir, sur le cours de Vincennes, poursuivant des manifestants qui refluaient vers la porte de Vincennes. Un groupe d’une centaine de personnes environ, des « grappes de jeunes », selon un témoin. Ces policiers portent des casques noirs avec un liseré bleu, ce qui les distingue des CRS (liseré jaune) et des gendarmes (casque bleu).

Arrivés à hauteur du métro Porte de Vincennes, et de la station de tramway, ils interpellent un jeune, en tenue de sport claire et vont se mettre à l’écart avec lui dans la petite cour de l’immeuble qui fait l’angle du cours de Vincennes et de la rue du Général-Niessel. C’est alors qu’un attroupement se forme devant l’immeuble. De nombreux journalistes filment et Romain D. s’approche.

 

Romain D. s'approche de l'entrée de la cour, où les policiers se sont retranchés © Vidéo Claire Ernzen Romain D. s'approche de l'entrée de la cour, où les policiers se sont retranchés © Vidéo Claire Ernzen

 

Un groupe de cinq policiers de la CI s’engage dans la rue Général-Niessel, pour rejoindre leurs collègues. L’un d’eux, un gradé – reconnaissable à la bande blanche sur l’uniforme –, tient une grenade à la main droite. Comme le rappelle la circulaire de septembre 2014, les forces de l’ordre doivent procéder à des sommations avant de lancer une grenade de désencerclement en direction d’un attroupement, et si elles ne le font pas, ce ne peut être qu’« en cas de violences et de voies de fait exercées contre les forces de l’ordre qui ne peuvent défendre autrement le terrain qu’elles occupent ».

 

Le policier lance la grenade, sous les yeux de Romain D., derrière la jeune femme qui filme la scène. © Capture d'écran de la vidéo réalisée par LDC. Le policier lance la grenade, sous les yeux de Romain D., derrière la jeune femme qui filme la scène. © Capture d'écran de la vidéo réalisée par LDC.*
 

« En cas d’usage de cette arme, l’utilisateur doit, dans la mesure du possible, prendre en compte dans son analyse les particularités environnementales afin de prévenir tous dommages collatéraux, tels que les risques pour les personnes se trouvant à proximité. » Il est recommandé au policier d’être protégé ou abrité, au moment du lancer. Les deux vidéos prises par les journalistes sur place permettent de voir ce mouvement de protection du tireur opéré par deux policiers avant d’entrer dans la cour d’immeuble. On aperçoit aussi Romain D. suivre la progression des policiers.

 

Romain D. s’est affaissé. La grenade a été lancée dans la foule, sans sommation, et alors que les policiers ne subissaient aucune violence, si ce n’est de l’hostilité verbale et des sifflets. Ils n’étaient pas « encerclés » contrairement à ce que plusieurs médias ont indiqué, notamment France 3. Comme on le voit sur notre vidéo, le jeune photographe n’a pas non plus heurté les plots qui bornent le passage piéton, autre thèse ayant circulé afin d’exonérer la grenade. « Après usage d’un GMD et en cas d’interpellation, il convient de s’assurer aussitôt de l’état de santé de la personne et de la garder sous surveillance permanente. Au besoin, un examen médical doit être effectué dans les meilleurs délais », stipule l’instruction officielle.

Confrontés aux cris et aux protestations de la foule, les hommes de la CI décident de lancer deux nouvelles grenades lacrymogènes pour éloigner les manifestants en colère. L’une d’elles atterrit près du blessé. « Ils ont continué à lancer des grenades à proximité du jeune homme, et des gens qui s'occupaient de lui, s'indigne une autre habitante de l'immeuble, la documentariste Claire Ernzen. Je suis terriblement choquée. »

 

Les policiers lancent deux nouvelles grenades pour éloigner la foule, l'une d'elles à proximité du blessé © Video Claire Ernzen Les policiers lancent deux nouvelles grenades pour éloigner la foule, l'une d'elles à proximité du blessé © Video Claire Ernzen

 

Des gendarmes mobiles et d’autres forces de police font par la suite leur apparition afin de sécuriser le périmètre où se trouve le blessé. L’interpellé est finalement extrait de la cour d’immeuble par un groupe de policiers qui se faufile entre les gendarmes. La compagnie d’intervention se met en rang par deux pour quitter les lieux. Elle traverse la foule, et subit encore quelques sifflets avant de rejoindre les camions blancs de son unité.

L’enquête devrait dire jusqu’à quel niveau la chaîne de commandement est impliquée dans ce lancer de grenade. « Dans les unités de CRS, une GMD ne peut être lancée que sur ordre du commandant de la compagnie, le chef d’escadron, explique Luc Larcher de l’UNSA. La GMD, c’est le dernier moyen. Est-ce qu’il était acculé ? Tous les cas sont particuliers mais il n’y a que la hiérarchie qui peut décider. La grenade se lance en dessous et en principe, ça pète dans les jambes. Elle se lance au roulé, parce qu’il y a une charge à l’intérieur. Et si ça vient à toucher le corps, ça blesse gravement. »

Lundi, Jacques Toubon, le Défenseur des droits, souvent saisi sur les questions de respect de la déontologie des forces de sécurité, a annoncé qu'il ouvrait une enquête sur l'usage d'une grenade de désencerclement ayant blessé Romain D. À la lecture des deux vidéos, un responsable d’Alternative Police CFDT a estimé sur France 3 qu’il n’y avait « pas d’erreur d’utilisation ». Et ce syndicat s'est prononcé formellement en défense des fonctionnaires, jugeant qu'il n'y a « aucun doute » : « Les conditions d'utilisation de la grenade ont bien été respectées. »

« Toute déclaration intempestive de pseudo-violences policières n'a pas lieu d'être », prévient même la CFDT. « Les images, je les ai vues, mais comme à chaque fois, on voit la fin de l'intervention des policiers, commente de son côté Philippe Capon, secrétaire général de l’UNSA. Je suis méfiant sur ce type d’images qui ne nous disent pas ce qui s’est passé avant. » Avant justement, il ne s’est pas passé grand-chose.

 

 

Source : https://www.mediapart.fr

 

 

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