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14 mars 2016 1 14 /03 /mars /2016 16:35

 

Source : https://www.mediapart.fr

 

 

Ce que disent les insurgés du hashtag

14 mars 2016 | Par christian salmon
 
 
 

Le succès de la pétition « Loi Travail : non, merci ! » et l’explosion du hashtag #OnVautMieuxQueCa dépassent l’enjeu du débat sur la réforme du code du travail. Loin des conservatismes, les insurgés du hashtag éclairent une vérité masquée : le travail est une planète où l'on se fait trop souvent humilier.

« Un million de signatures sur Internet, une manifestation partie de la base, des mouvements citoyens qui se créent un peu partout… C'est multiple, multiforme, inclassable », analysait à chaud la députée écologiste Isabelle Attard, présente à la manifestation du 9 mars. Inclassable, insaisissable, débordant de toutes parts la routine des revendications catégorielles, les prévisions de la police et les évaluations blasées des JT au soir des manifestations, la marguerite de la protestation contre la loi sur le travail a fini par éclore au moment où l'on ne l’attendait plus, passé le dernier virage du quinquennat, dans ce suspens des agendas politiques qui précède sous la Ve République le lâcher des ambitions présidentielles.

Les états-majors politiques toujours prêts à parier sur la peur du chômage, la précarité des emplois, la division des syndicats pour gagner la paix civile, n’en sont pas revenus : c’était le premier mouvement social contre un gouvernement socialiste. Manuel Valls s’efforça comme à son habitude de refiler le mistigri de l’archaïsme aux opposants au projet de loi. Il décrivit le conflit, sans craindre la caricature, non pas comme une opposition entre deux conceptions du droit du travail, mais carrément comme un combat entre le XIXe et le XXIe siècles, ignorant qu’aucune loi globale du travail n’existait au XIXe siècle et que le droit du travail s’est constitué au fil des luttes du mouvement ouvrier pendant tout le XXe siècle, du Conseil national de la Résistance jusqu’à la loi sur les 35 heures.

 

Place de la Nation, mercredi 9 mars 2016 © Rachida EL Azzouzi Place de la Nation, mercredi 9 mars 2016 © Rachida EL Azzouzi

 

Quant aux mutations du travail au XXIe siècle, le projet de loi n’en dit quasiment rien. Rien sur les nouvelles trajectoires du travail et de l’emploi à l’heure du numérique, rien sur la robotisation ou les dérives du statut d’auto-entrepreneur. Depuis janvier 2016, le gouvernement avait pourtant dans ses tiroirs un rapport du Conseil national du numérique sur les nouvelles trajectoires d’emploi ouvertes par la révolution du numérique.

Nicolas Colin, l’un des experts français de l’économie numérique, proche d’Emmanuel Macron, déplora dans un article que le projet de loi ne s’intéresse pas plus aux mutations du travail engendrées par la mondialisation, les logiciels, les robots, la commutation... et qu’il ne dise presque rien d’enjeux aussi importants que les nouvelles formes de travail non salarié, le marché immobilier, et le rôle des start-up dans la création de valeur. Cet expert concluait que loin d’ouvrir la voie à un code du travail du XXIe siècle, ce projet de loi s’inscrivait dans la logique d’un règlement de comptes imposé par le patronat et propre à la vieille économie fordiste (son article, en anglais : Behind French Labor Reform, A Clash of Modernizers).

  • Frank Underwood et le Baron noir

Incapable d’engager une réflexion sérieuse et un dialogue avec la société, le gouvernement a fait la preuve de son incapacité à faire vivre la démocratie à l'ère des réseaux sociaux. Bousculé par le succès de la pétition « Loi Travail : non, merci ! » et l’explosion virale du hashtag #OnVautMieuxQueCA, le service d'information du gouvernement (SIG) créa un compte Twitter pour défendre le projet de loi.

Son premier tweet rédigé dans le style des petites annonces des sites de rencontre, loin d’apaiser la colère des opposants à la loi, déchaîna les rires et les sarcasmes : « Bonjour Twitter, je suis le projet de #LoiTravail. On parle beaucoup de moi mais on me connaît mal. Et si on faisait connaissance? » « Sur ce compte, je vous dis tout ! », enchaînaient, aguicheurs, les community managers de Matignon là où il aurait été si simple d’ouvrir un espace de dialogue et d’écoute. C’était rajouter l’infantilisation à l’humiliation.

Pierre Gattaz, le président du Medef, se chargea d’achever la campagne de Matignon en se félicitant de la création de ce compte qui renvoyait vers le « vrai » projet de loi #AlireATêteReposée. C’est ce qu’on appelle en matière de performance numérique un « epic fail ! », un échec retentissant. Loin d’éclaircir les termes du débat, le gouvernement s’embourba dans des oxymorons dignes de Orwell, affirmant que faciliter les licenciements, c'était bon pour l'emploi.

À bout d’arguments, on envoya au charbon Malek Boutih, le Frank Underwood du valssisme, faire vertu de son cynisme et se vanter de ses états de service passés en matière de manipulation : « Je sais très bien comment des politiques peuvent essayer d’instrumentaliser la jeunesse pour des débats internes. » Les « barons noirs » du PS, habitués à tirer les marrons du feu de tous les mouvements de contestation depuis 1981, en furent pour leurs frais : cette fois, le mouvement leur échappait. Ils n’en comprenaient ni la croissance exponentielle, ni les formes d’expression, ni le ressort puissant qui crevait pourtant les écrans : la dignité !

Les experts se frottaient les yeux devant ce mouvement sans leader et sans précédent, né sur Internet d’une poignée de YouTubers et d’une énième pétition, autant dire de la dernière pluie. Mais voilà : plus d’un million de signatures en quelques jours pour la pétition « Loi Travail : non, merci ! », cela fait réfléchir. On s’en remit aux métaphores éculées, aux analogies historiques (le CPE), aux habituels calculs (le calendrier des vacances)… Mais le mal était fait.

« La révolte sur les réseaux sociaux a révélé la fragilité du pouvoir », affirme Elliot Lepers, le co-initiateur de la pétition « Loi Travail : non, merci ! » avec Caroline De Haas qui, elle, souligne le caractère irréversible de la rupture avec ce gouvernement : « Ils sont allés tellement loin dans le mépris qu’ils ont franchi le seuil de l’intolérable. C’est la goutte d’eau qui a fait déborder le vase de toutes les frustrations accumulées depuis le pacte de responsabilité, la loi sur l’état d’urgence, la déchéance de nationalité. »

 

Loin du syndicalisme de revendication, une politique acoustique

Tout est parti d’une discussion entre YouTubers, partageant un souci commun de se réapproprier le débat politique, en s’efforçant de donner du sens, de contextualiser les débats d’actualité, d’ouvrir de nouveaux espaces de discussion. L’idée était de libérer la parole, de déborder le strict agenda politicien pour engager la conversation sur Internet. Il y a Usul, ex-chroniqueur de jeux vidéo qui offre des monographies de figures intellectuelles ou de concepts, Histony, qui propose des « réflexions critiques pour comprendre pourquoi l'histoire se raconte de la façon dont on la raconte ». Depuis octobre, « Le fil d’actu » s’est lancé dans un travail d’analyse de l’actualité ainsi que « Osons causer », la chaîne YouTube qui parle politique, sociologie, économie et philosophie (notre article ici).

« Le pari, c'est toujours de rendre contagieuse une conversation à travers des cercles concentriques », analyse Ludo, l’un des trois animateurs d’Osons causer. Au départ nous nous sommes rencontrés pour créer un espace de résonance entre nos différentes chaînes. La loi travail est arrivée dans cette discussion comme une invitation : une invitation à témoigner, à raconter, à débattre sur les conditions de travail. Au cours de la discussion, l’un d’entre nous qui était en train d’énumérer la longue liste des humiliations au travail, la précarité, le harcèlement, le burnout, les heures sup' non payées, les maladies professionnelles, les accidents du travail, a répété à deux ou trois reprises : “On vaut mieux que ça !”. »

« En bon lecteur de Lacan, explique Ludo, il m’a semblé que ce hashtag résonnait bien : qui est “on” ? Le “on” ouvre un horizon, c’est un espace ouvert de projection. Le “ça”, c’est l’univers des pulsions dans lequel la société veut nous maintenir et nous ramener. C’est un espace où l’on a peur du chômage, de la crise bien sûr, mais aussi de l’autre : le patron a peur du banquier qui doit lui faire crédit, le manager du patron, le chef d’équipe du contremaître, et le salarié du contremaître. C’est une pyramide de peurs et d’humiliations… »

 

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Le hashtag : #OnVautMieuxQueCA se classait dès le premier soir au vingtième rang au niveau mondial, du jamais vu pour un hashtag français. Loin d’assener des mots d’ordre à coups de mégaphone, il libérait la parole de milliers d’internautes, plus de 200 000 tweets échangés qui dressaient un tableau effarant de la souffrance au travail. Un cri du cœur qui s’est répandu comme un virus. Une parole multiforme, alternant textes, enregistrements audio et vidéo, mêlant récits de la vie au travail, manifestes, protestations, mais aussi espoirs, savoirs acquis au travail. Un montage rap oscillant entre ironie et colère, espoir et désirs, un cahier de doléances géant : cela déborda dans la rue le 9 mars par centaines de milliers de manifestants, au nez et à la barbe d’un état d’urgence soudain suspendu.

La boucle du soi-disant « virtuel » et du prétendu « réel » était bouclée, coupant l’herbe sous les pieds de la docte ignorance médiatique qui commençait déjà à s’éclaircir la voix en s’essayant à des distinguos entre le clic et le vote, le numérique et le réel, la spontanéité et l’organisation.

 

  • Le soulèvement de la vie

C’est à cette capacité de « débordement » (contrairement aux expressions toutes faites des médias sur les violences de fin de manifestation) qu’on mesure la richesse d’un mouvement social et pas seulement au nombre de ses manifestants. À sa capacité de surprendre, de sortir du lit des négociations salariales, de déborder le cadre institutionnel, réglementaire ou intellectuel dans lequel on a l’habitude de penser les luttes, les formes d’organisation.

L’histoire du mouvement social n’est rien d’autre que ce débordement, cet écartement, ce soulèvement de la vie par lequel une société se rend visible à elle-même, dialogue avec elle-même, sort de l’ombre et de la nuit une partie d’elle-même. C’est la différence entre des lobbies qui défendent des intérêts catégoriels et négocient dans l’ombre, de manière occulte, et un mouvement social qui rend visibles non seulement ses acteurs, mais leurs expériences concrètes, leurs formes de lutte et de vie. De la grève des mineurs de Clairvaux aux manifestations de Mai-68, des occupations d’usine de 1936 à celles des places publiques de Madrid, New York, Athènes… sans oublier le printemps arabe de 2011, c’est l’histoire des luttes et des formes d’organisation qu’elles engendrent.

Cette histoire, tout autant que l’histoire de l’art, retrace les transformations du rapport au temps et à l’espace induites par les révolutions industrielles, économiques, technologiques, écologiques, mais qui sont aussi des enjeux de lutte et d’appropriation. Marches. Sit-in. Occupations des terres, des usines, des places publiques. Occupation des lieux de vie et de travail. Contrôle et réappropriation du temps : débrayage, ralentissement des cadences, grève perlée ou totale. Défendre un autre rapport au temps et à l’espace, c’est le propre d’un mouvement social.

C’est en établissant les coordonnées spatio-temporelles du mode de production capitaliste au XIXe siècle – la manufacture et la journée de travail – que Marx peut tout à la fois mettre à jour la logique de l’accumulation capitaliste et délimiter l’enjeu et le champ des luttes à venir pour le salariat. Les syndicats se sont approprié les règles du nouveau salariat en imposant des règles de négociation collective, en formalisant le contrat de travail, en pesant de toutes leurs luttes sur la valeur de la force de travail. Marx avait compris que le salariat, qui ne représentait alors guère plus que 10 % des travailleurs, allait devenir la forme majoritaire de travail aux dépens de l’artisanat et de la paysannerie. Loin de prôner un retour en arrière, il s’appuyait sur ce mode de production pour dégager les enjeux de la lutte de ce nouveau salariat : le prix et les conditions de travail.

Depuis le début des années 1980, de nombreuses études ont analysé la crise des grandes organisations bureaucratiques et hiérarchisées et l’effondrement du modèle fordiste lié au capitalisme industriel de l’après-guerre, au profit d’un nouveau modèle d’entreprises décentralisées et flexibles, structurées en réseaux et centrées sur leur cœur de métier. Soit une organisation constituée d’agents autonomes, capables de prendre des décisions et de s’adapter à un environnement incertain. La nouvelle entreprise est souvent comparée à une agence de projets, à l’instar des productions d’Hollywood, impliquant un mode de coopération limité dans le temps et dans l’espace, marqué par la logique performative des coups (que le marketing appelle « expériences ») et qui exclut la série, le statut, la carrière.

 

Les mythes du néolibéralisme

L’explosion des nouvelles formes de travail indépendant, la précarisation des emplois, la robotisation et les nouvelles trajectoires du travail numérique ont détruit la communauté de travail. Elle entraîne des transformations du rapport au travail bien pires que le bouleversement qu’avait entraîné l’enrôlement de la paysannerie dans la manufacture au moment de la révolution industrielle. Les carrières qui se développaient dans la même entreprise vont disparaître : on parle désormais de « post-corporate career ».

Selon Richard Sennett, la culture du nouveau capitalisme avait besoin d’« un nouveau moi, axé sur le court terme, focalisé sur le potentiel, abandonnant l’expérience passée ». Quelles valeurs et quelles pratiques peuvent souder les gens, se demandait Richard Sennett, quand les institutions dans lesquelles ils vivent se fragmentent ? Comment gérer les relations à court terme tout en migrant sans cesse d’une tâche à l’autre ? Comment acquérir les nouvelles compétences ? Car la plupart des gens ne sont pas ainsi, soulignait Richard Sennett : « Ils s’enorgueillissent de bien faire quelque chose de précis, et ils prisent les expériences qu’ils ont vécues. » Et surtout : « Ils ont besoin d’un récit de vie durable. »

 

Proposition d'affiche sur le hashtag #OnVautMieuxQueCa Proposition d'affiche sur le hashtag #OnVautMieuxQueCa

 

La révolution néolibérale va sonner le glas de toutes les mobilisations, qu’elles soient protestataires ou au contraire productives. « L’appréhension professionnelle a tout envahi, écrivait en 1996 un collaborateur du New York Times. Elle dilue l’estime de soi, fait éclater les familles, fragmente les communautés et modifie la chimie des lieux de travail. »

Si le besoin d’un récit de vie durable ne peut plus être satisfait, cela appelle donc l’adhésion à des récits nouveaux, susceptibles d’héroïser un moi flexible, libéré du temps long, ouvert à toutes les métamorphoses. Ce que le sociologue Zygmunt Bauman thématisera en 2000 avec le concept de « modernité liquide » : la vertu ne pouvait « plus résider dans la conformité aux règles – qui de toutes façons sont rares et contradictoires –, mais dans la flexibilité : l’aptitude à changer rapidement de tactiques et de style, à abandonner sans regret ses engagements et ses loyautés, à profiter des occasions dans l’ordre de ses préférences personnelles ».

Le défi dès lors n’est plus de « rester soi-même » dans un environnement changeant, mais de changer sans cesse et de s’adapter aux circonstances fluctuantes de la vie. Une obligation susceptible d’être acceptée comme une nécessité économique à condition d’apparaître aussi comme un fait culturel, une nouvelle mode ou un roman.

« Tout ce que l’on peut savoir du capital humain, écrit le philosophe Michel Feher, c’est qu’il cherche à s’apprécier, de sorte que sa vie peut être envisagée comme une stratégie visant à l’appréciation de soi ; que chacune de ses conduites et chaque événement qui l’affecte, dans n’importe quel registre existentiel, sont susceptibles de l’amener à s’apprécier ou à se déprécier ; qu’il est donc possible d’agir sur lui en lui proposant des conduites valorisantes et des modèles d’estimation de soi capables de modifier ses priorités et d’infléchir ses choix stratégiques. La condition néolibérale définit chaque individu comme un stock de compétences innées et acquises, prodiguées et conquises, actuelles et potentielles ou, mieux encore, comme un stock de compétences soucieux de s’apprécier, ou si on préfère de conjurer sa dépréciation. »

Au même moment, L’Oréal invente le slogan « Parce que je le vaux bien » – « Because I'm worth it » – traduit dans plus de quarante langues et qui deviendra la devise du sujet néolibéral. En 1999, Malcolm Gladwell affirmait dans un article du New Yorker : «“Parce que je le vaux bien” a pris un sens qui va bien au-delà de l’intention initiale. » Qui est ce sujet en effet qui prétend juger de sa valeur ? S’autoévaluer ? S’apprécier ? La formule mérite d’être qualifiée de performative au sens des théoriciens des actes de langage dans la mesure où si j’affirme « Parce que je le vaux bien », c’est que j’estime que cette proposition sera accréditée, reconnue et partagée par d’autres que moi, c’est-à-dire que s'instaure un cercle vertueux où l’estime de soi, la confiance en soi, le crédit que je me fais, d’autres vont me l’accorder et augmenter ainsi mon crédit. 

À la même époque, les conseillers du New Labour appellent à la « régénération culturelle » : un langage imprégné de religiosité et inspiré par les discours de Tony Blair, pour qui « l’art et la culture sont une source de régénération morale et spirituelle et le moyen de créer de meilleurs citoyens ». Ce discours devint la nouvelle utopie sociale, une mythologie qui puisait ses héros et ses dieux parmi les figures médiatiques de la mode et du show business, dont le succès prouvait que l’on pouvait s’en tirer, même en temps de crise, à condition d’avoir du talent. Dans le nouvel imaginaire travailliste, la « factory » d’Andy Warhol éclipsait l’« usine » de Karl Marx.

Ce glissement symbolique et sémantique allait imprégner à la fois l’analyse économique de la nouvelle équipe travailliste et sa stratégie politique. Le gourou de Tony Blair, l’économiste Charles Leadbeater, affectionnait particulièrement les métaphores cinématographiques. Selon lui, la production des entreprises obéissait aux mêmes lois que la production cinématographique : beaucoup de scénarios sont écrits, mais quelques-uns seulement aboutissent à un film ; un phénomène décrit comme une « hollywoodisation » du marché du travail. En pleine crise de récession, il invitait les jeunes Britanniques à devenir des entrepreneurs culturels « résilients », considérant la perte d’un emploi comme l’échec d’un scénario et s’empressant d’en écrire un autre qui trouverait son producteur.

 

La planète du discrédit

C’est cette mythologie que mettent à mal la campagne des YouTubers et le mouvement social qui est en train d’émerger. C'est une logique non pas de contestation mais de renversement et de surenchère. Au slogan de la révolution néolibérale, “Parce que je le vaux bien”, ils retournent le compliment en clamant comme le fait toute valeur boursière qui se respecte sur le marché des cotations : on vaut mieux que ça.

Loin des habituelles revendications syndicales, les insurgés du hashtag ne demandent rien, ils ne s’indignent même pas comme les Indignados de la Puerta del sol, à Madrid, ils affirment au contraire leur dignité inflexible. Une butée opposée au culte néolibéral de la performance. La dissémination virale du hashtag #OnVautMieuxQueÇa n’est pas un brillant coup de com' mais le renversement d'une idole, la mise à nu d'un idéal type : le sujet néolibéral, liquide, flexible, transformable.

 

On vaut mieux que ça © On vaut mieux que ça !

 

Loin des conservatismes stigmatisés par la presse néolibérale, ils ne réclament même pas le maintien de prétendus « avantages acquis » mais dénoncent l’archaïsme des conditions de travail et l’exploitation caricaturale des petits boulots. « Leurs récits, écrit Martine Orange (son article est ici), témoignent d’un monde du travail en miettes, d’une jungle sans loi, où règne une violence inouïe. Ils racontent leur vie en forme d’impasse, les mois de chômage rythmés par les visites à Pôle emploi, briseur d’espoir et d’énergie, les galères où s’enchaînent stages, CDD, intérim. Même en 140 caractères, ils parviennent à témoigner d'une réalité d’angoisse, parfois de désespoir, de ségrégation, une violence au travail inouïe, dont nous, journalistes, n’avons pas su donner la mesure jusque-là. »

Ce qu’a en commun cette génération, c’est un terrible apprentissage : le travail est une planète où on se fait humilier. Ils n’expriment aucune nostalgie pour un âge d’or fordiste, des statuts et un salariat que, pour la plupart, ils n’ont connu que sous la forme de CDD. Ils prennent simplement au mot le mythe néolibéral de l’auto-entrepreneur flexible pour le ramener sur terre, dans les conditions concrètes du travail précaire, là où règnent non pas la flexibilité mais la rigidité des contraintes d’horaires, non pas la mobilité mais l’arraisonnement dans le temps et dans l’espace, l’assignation au travail de nuit, la servitude des emplois précaires, l’exploitation des heures supplémentaires non payées, bref une liberté qui n’est que précarité.

En 1977, l’écrivain américain Don DeLillo imaginait dans son roman Joueurs une entreprise qu’il baptisa Grief Management Council. Son objet ? Le management de la douleur. Chez Grief Management régnait la flexibilité : « Le nombre d’employés variait, parfois radicalement, d’un mois à l’autre. Tout paraissait d’autant plus flottant que l’espace de travail était sans cesse modifié. Des ouvriers fermaient des secteurs par des cloisons, en ouvraient d’autres, emportaient des classeurs métalliques, apportaient des sièges et des bureaux. On aurait dit qu’ils avaient reçu l’ordre de régler la quantité de mobilier sur le niveau de souffrance nationale. »

 

 

Source : https://www.mediapart.fr

 

 

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