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1 janvier 2016 5 01 /01 /janvier /2016 17:33

 

Source : https://www.mediapart.fr

 

 

David Graeber: «La bureaucratie sert les intérêts des 1%»

1 janvier 2016 | Par Joseph Confavreux et Jade Lindgaard
 
 

« Il faut mille fois plus de paperasse pour entretenir une économie de marché libre que la monarchie absolue de Louis XIV. » À partir de ce constat, l’anthropologue anarchiste David Graeber esquisse une critique renouvelée du « capitalisme bureaucratique ». Entretien.

 

« De nos jours, on ne parle guère de la bureaucratie. Au milieu du XXe siècle, en revanche, le mot était partout, notamment à la fin des années 1960 et au début des années 1970 », constate David Graeber en introduction de son nouveau livre intitulé Bureaucratie et publié par les Liens qui libèrent.

 

Pour l’anthropologue anarchiste rendu célèbre pour son livre sur la dette – qui s’est écoulé à des centaines de milliers d’exemplaires –, cette disparition n’est pas liée au fait que les problèmes relatifs à la bureaucratie auraient disparu mais à ce que « nous y sommes habitués » et que « nous n’avons plus envie de réfléchir à la bureaucratie », alors même qu’elle « détermine tous les aspects de notre vie », si on ne la confond pas avec l’État.

En effet, affirme David Graeber, « il faut mille fois plus de paperasse pour entretenir une économie de marché libre que la monarchie absolue de Louis XIV ». L’anthropologue rappelle en effet que « le libéralisme anglais n’a pas entraîné le dépérissement de la bureaucratie publique, mais exactement le contraire : l’expansion continuelle de tout l’éventail des juristes, greffiers, inspecteurs, notaires et commissaires de police qui ont rendu possible le rêve libéral d’un monde de libres contrats entre individus autonomes ».

Le problème, c’est que le langage de l’individualisme anti-bureaucratique, porté dans les années 1960 et 1970 par une gauche qui se battait aussi contre le capitalisme, a été repris « avec une férocité croissante par une droite qui réclame des “solutions de marché” à tout problème social ». Face à ce mouvement, « la gauche classique s’est vue de plus en plus réduite à livrer une pitoyable bataille d’arrière-garde pour tenter de sauver ce qui reste du vieil État du bien-être. Sous prétexte de rendre l’action de l’État plus “efficace”, elle a approuvé – et souvent impulsé – la privatisation partielle des services publics et l’intégration croissante, dans la structure de l’administration bureaucratique elle-même, des “principes de marché”, “incitations de marché” et autres “procédures de responsabilisation” fondées sur le marché ».

 

 

Pour l’anthropologue, tout cela conduit à une « catastrophe politique », puisque « face à tout problème social, les solutions de la gauche radicale sont presque partout exclues tout court et celles de la gauche “modérée” sont invariablement devenues la fusion cauchemardesque des pires éléments de la bureaucratie et des pires aspects du capitalisme ».

 

À suivre David Graeber, nous assistons donc « à la fusion progressive de la puissance publique et privée en une entité unique, saturée de règles et de règlements dont l’objectif ultime est d’extraire de la richesse sous forme de profits ». En effet, selon lui, « libre-échange et marché libre signifient en réalité création de structures administratives mondiales », tandis qu’une « partie des profits de l’extraction des rentes est recyclée vers des composantes privilégiées des professions spécialisées et libérales, ou sert à créer de nouveaux types de bureaucrates gratte-papier dans les entreprises », stimulant ce qu’il dénonçait dans un précédent article, à savoir l’essor des « métiers à la con », « artificiels et visiblement dénués de sens – coordinateur de vision stratégique, conseil en ressources humaines, analyste juridique, etc. –, bien qu’une fois sur deux, même les détenteurs de ces postes soient secrètement convaincus qu’ils n’apportent rien à l’entreprise ».

À quoi ressemblerait une critique de gauche de ce capitalisme bureaucratique identifié par David Graeber ? Éléments de réponse à l’occasion de son passage à Paris.

 

Alors que les intérêts privés influencent trop souvent les décisions des gouvernements, vous vous attaquez à la bureaucratie dans votre dernier livre. Est-ce le bon ennemi ?

Personne ne prétend vouloir faire de la régulation mais, en réalité, la seule chose qu’ils font c’est réguler davantage ! Cette idée de dérégulation, que signifie-t-elle au fond ? Non pas enlever de la régulation mais en créer d’autres formes. Aux États-Unis par exemple, ils ont « dérégulé » les compagnies aériennes. Concrètement, on est passé d’un système de gestion de la concurrence entre quelques petits oligopoles à la mise en concurrence de nombreuses entreprises. Ensuite ils ont dérégulé les technologies de la téléphonie et des communications, puis les banques. Dans ce domaine, on est passé d’un grand nombre de petites entreprises en compétition les unes avec les autres à un système de compétition entre un petit nombre d’oligopoles.

En réalité, la « dérégulation », cela peut vouloir dire tout et son contraire. Ce mot n’a pas de sens intrinsèque. Quand on parle de déréguler, en réalité, on parle de changer le système de régulations à sa propre convenance. C’est-à-dire le plus souvent pour que certains gagnent encore plus d’argent. C’est exactement la manière dont le capitalisme fonctionne aujourd’hui : changer les règles pour que cela profite à quelques-uns. La politique se résume de plus à plus à extraire le profit de la rente du capital et à l’utiliser pour influencer les structures politiques, afin qu’elles mettent en place de nouvelles règles qui garantissent encore plus de rente à ce même capital !

 

Pourquoi la bureaucratie, ce terme qui fleure bon les années 1960, vous intéresse-t-elle comme sujet d’étude aujourd’hui ?

Pourquoi les classes populaires sont-elles plus susceptibles de voter pour des populistes de droite que pour des partis de gauche ? Parce que leur expérience concrète de l’oppression vient moins du capitalisme en soi que des bureaucrates, de tous ceux dont le boulot consiste à rendre les pauvres malheureux de leur sort. L’ironie, c’est que plus se mettent en place des réformes de droite, plus il y a de bureaucrates. C’est un cercle vicieux qu’il faut dénoncer. Il existe un énorme potentiel pour la critique de gauche anti-bureaucratique.

Quand nous [le mouvement Occupy Wall Street, ndlr] avons parlé des 1 % et des 99 %, cela a eu une énorme résonance. Les 1 %, ce n’est pas seulement une classe de privilégiés, cela désigne le pouvoir d’une classe. Les 1 %, ce sont ceux qui donnent le plus d’argent aux candidats pendant les campagnes électorales et engrangent la plupart des bénéfices de la croissance économique. Et ce n’est pas une coïncidence. Le capitalisme aujourd’hui fonctionne de moins en moins, selon l’explication marxiste classique, par l'extraction de la plus-value sur les salaires mais de plus en plus par l’extraction directe, par la dette et diverses formes de frais et de pénalités d’impayés. Tout cela est décidé par des règles gouvernementales. En résumé, les 1 % prennent votre argent et le donnent aux politiques pour qu’ils écrivent les lois qui leur rapportent encore plus en profit.

 

Le problème, est-ce la bureaucratie, ou la manière dont le capitalisme se l’est appropriée ?

Au XIXe siècle, la Grande-Bretagne était une grande puissance capitaliste, à l’époque de l’Empire, et prenait au sérieux sa rhétorique du libre-échange. Les entreprises capitalistes étaient plutôt petites, souvent familiales. Au XXe siècle un autre système s’est mis en place aux États-Unis et en Allemagne : un capitalisme d’entreprises hautement bureaucratisées. Les États-Unis ont créé des institutions bureaucratiques : le FMI, la Banque mondiale, les Nations unies. Rien d’équivalent n’avait existé auparavant. C’est fascinant.

L’Amérique se voit comme le pays de l’individualisme dérégulé, alors que c’est une société incroyablement bureaucratisée. Et elle a imposé cette sorte de régime bureaucratique au reste du monde. Les mouvements altermondialistes ont mis cela en exergue sur l’OMC, le FMI et la Banque mondiale, et les gens ont été horrifiés de ce qu’ils ont découvert.

 

Mais le problème est-il l’existence en soi de cette bureaucratie ou le fait que les grandes entreprises ont plus de moyens que les autres pour défendre leurs intérêts grâce à leurs avocats ou à leurs lobbyistes ? N’est-ce pas avant tout un enjeu de rapports de force ?

Cette bureaucratie est conçue de façon à servir les intérêts de ceux qui l’ont mise en place. Pendant la période florissante de l’État providence dans les années 1940, 1950 et 1960, il y a eu une tentative de faire passer la bureaucratie du côté du peuple. Mais ce ne fut qu’un faux espoir. La bureaucratie et l’État providence n’ont pas été créés par la gauche mais, à l’origine, par des gens comme Bismarck, comme une structure verticale pour empêcher l’exercice du pouvoir par le peuple. Il les a ouvertement décrits comme une manière de soudoyer la société : « Il faut leur donner quelque chose pour obtenir leur loyauté. »

Alors que la plupart des institutions de l’État providence – l’assurance santé ou les bibliothèques publiques par exemple – ont été créées par des mouvements populaires et des syndicats, les gouvernements n'ont pas autorisé ces organisations à les gouverner elles-mêmes. Ils les ont prises en charge à travers des systèmes bureaucratiques verticaux. Le problème, c’est qu’une fois que vous abandonnez ce pouvoir de gestion, vous ne pouvez plus le reprendre. Je pense qu’une fois que vous acceptez que les choses soient gérées selon un système vertical de décision, quasi militaire, vous avez déjà perdu la partie. C’est la loi d’airain du néolibéralisme : il crée toujours plus de régulations et de bureaucrates. Après l’effondrement de l’Union soviétique, dans les dix ans qui ont suivi, le nombre de fonctionnaires a augmenté de 20 %.

 

Est-ce la faute de la gauche ?

Non, mais elle s’est comportée de manière idiote. La gauche est tombée dans son propre piège, en pensant qu’elle doit défendre la bureaucratie, alors même qu’elle agit en réalité de plus en plus au service des intérêts de la droite. Dans les années 1960, des militants radicaux (hippies, situationnistes...) portaient une critique très forte et juste de la bureaucratie. Selon eux, la démocratie sociale fonctionnant avec des institutions bureaucratiques n’était pas si éloignée du fascisme ou du socialisme d’État.

 

Thomas Piketty et David Graeber lors d'une rencontre organisée par Mediapart © jc Thomas Piketty et David Graeber lors d'une rencontre organisée par Mediapart © jc

 

Mais la situation a complètement changé aujourd’hui. La droite a repris à son compte cette vieille critique gauchiste. Le parti républicain, aux États-Unis, accuse la réforme d’Obama sur l’accès à la santé d’être une forme de socialisme d’État et de fascisme. Alors que la gauche défend la bureaucratie. Pourtant, la plupart de nos problèmes avec la bureaucratie, on les rencontre dans nos rapports avec notre banque.

Quand vous allez chez Apple pour faire réparer votre ordinateur et que vous tombez dans l’enfer des formulaires administratifs, des queues interminables et des attentes au téléphone, personne ne se rend compte que c’est de la bureaucratie. Toute cette folie administrative décrite par Kafka au début du XXe siècle, c’est notre vie quotidienne aujourd’hui. Or personne ne pense que c’est de la bureaucratie, car on associe encore cette idée à celle de gouvernement.

 

Mais peut-on imaginer une démocratie sans bureaucratie ? On a besoin d’administration pour assurer la défense de l’intérêt général…

Oui, c’est vrai. Mais il y a cinquante ans, on n’avait que 5 % de paperasserie à faire par rapport à aujourd’hui. Je ne crois pas que le monde soit beaucoup plus compliqué aujourd’hui qu’il ne l’était alors. Est-ce qu’enseigner est trois fois plus compliqué qu’il y a vingt ou cinquante ans ? C’est la même chose, sauf qu’il faut dix fois plus de personnes pour en gérer l’administration. C’est vrai que tout ne peut pas se gérer à un niveau individuel : le don d’organe par exemple. Mais il faut partir de l’idée que la bureaucratie n’est pas nécessaire pour mieux déterminer les fonctions pour lesquelles elle reste utile.

Un exemple d’alternative à la bureaucratie est ce que les gens font avec l’action directe, en créant des formes de démocratie directe. La seule forme de bureaucratie qui serait utile, aux États-Unis et en Grande-Bretagne, c’est celle que l’on n’a pas : des archives de vos antécédents médicaux, par exemple. La part attirante de la bureaucratie, c’est que c’est un système impersonnel.

 

Il y a deux ans, vous avez visité l’usine des Fralib, près de Marseille, alors en grève contre leur propriétaire qui voulait les délocaliser. Qu’y avez-vous appris ?

Cette rencontre m’a beaucoup marqué dans mon analyse de toutes les fonctions intermédiaires de décision et de gestion dans l’entreprise. Je m’en suis servi pour mon texte sur les « bullshit jobs » ou « métiers à la con ».  

Pourquoi les entreprises embauchent-elles des gens qui ont l’air de ne rien faire ? Les Fralib m’ont expliqué qu’historiquement, leur usine a connu une hausse constante de la productivité et des salaires. Puis cela s’est arrêté. Quand ils ont introduit de nouvelles techniques et des nouvelles machines sur leur site de production, ils n’ont pas bénéficié d’augmentation de salaires comme cela se serait passé auparavant. À la place, leur employeur a embauché de plus en plus de cadres.

 

L'usine Fralib occupée en mai 2012 © LF L'usine Fralib occupée en mai 2012 © LF

 

Au départ, il y en avait deux : le responsable des ressources humaines et le chef. Puis il y en eut 7, 8, 9… des gens qui se sont mis à tourner autour des ouvriers, dans leurs costumes-cravates. Ils n’avaient pas grand-chose à faire. Ils se sont donc mis à observer ceux qui travaillaient, à les surveiller, à créer des systèmes d’évaluation et, à la fin, à proposer de délocaliser l’usine en Pologne. Qui sont ces gens ? Ce ne sont pas des travailleurs. Ils font du management. C’est une forme de redistribution du profit de la rente : l’entreprise est si riche, elle gagne tellement d’argent qu’elle embauche tous ces gens, même sans avoir de véritable travail à leur donner.

 

Dans votre livre, vous dénoncez la « diplômania ». De quoi s’agit-il ?

C’est un exemple de création de valeur à partir de documents et non de pratiques. Les connaissances que vous appreniez en les pratiquant nécessitent aujourd’hui d’être validées par des papiers. Les bibliothécaires ont dû réapprendre leur métier à cause de la mise en place de procédures impersonnelles, ce qui les a obligés à retourner à l’école, contracter des emprunts… Pour être thérapeute par l’art ou journaliste, tout d’un coup, il vous faut un diplôme.

Cela correspond à un état d’esprit en lien avec le capitalisme financier et bureaucratique. C’est l’idée que la valeur provient des papiers, des documents administratifs. C’est une forme de fétichisation. Si vous êtes pauvre, il faut remplir certaines conditions et beaucoup de papiers pour obtenir des aides sociales, et des gens gèrent les informations que vous communiquez. Si vous êtes dans la classe moyenne, vous passez votre temps à vous évaluer et à évaluer les autres, vos collègues… Il y a donc cette idée que notre classement est ce qui fait notre valeur, avec une chaîne géante de documentation et de formulaires à remplir dont nous pensons qu’elle crée notre valeur, alors qu’elle crée de la contrainte.

 

 

 

Source : https://www.mediapart.fr

 

 

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