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16 janvier 2016 6 16 /01 /janvier /2016 16:54

 

Source : https://www.mediapart.fr

 

 

A Marseille, faire la grève chez Sodexo, c’est risquer la porte

16 janvier 2016 | Par Rachida El Azzouzi
 
 
 

En novembre, le géant de la restauration collective licenciait dix-neuf salariés à Marseille qui avaient initié et poursuivi une grève alors qu'un accord de fin de conflit avait été signé avec les délégués du personnel. Deux mois plus tard, la direction annonce qu'elle est prête à les réintégrer s'ils abandonnent leurs procédures en justice.

«C’est une grande victoire. Après deux mois de combat, la direction centrale plie et annule les licenciements. Sur les dix-neuf licenciés, onze vont être réintégrés, il s’agit de ceux qui en ont émis le souhait. Sept autres ne veulent plus entendre parler de l’entreprise après ces événements et iront au bout de la procédure en justice ou négocieront avec l’avocat un chèque avec la direction. Quant au 19e, Yvon Caprice, qui était délégué syndical CFDT, donc salarié protégé, sa réintégration est entre les mains de l’Inspection du travail. » Délégué syndical central CGT, Gilles Sevilla a appris ce vendredi soir que la direction des ressources humaines France du groupe Sodexo annulait les licenciements de dix-neuf de ses collègues, employés de la cuisine centrale de Marseille.

C’était « la plus grosse boucherie sociale » jamais vue en quinze ans de carrière par ce syndicaliste, au sein du géant mondial coté en bourse des « services de qualité de vie » aux entreprises (la restauration collective, les tickets restaurant, l’entretien, etc.). « Un massacre », dit son collègue cégétiste Nordine Ziani. Du jour au lendemain, Sodexo a brutalement licencié quatorze chauffeurs-livreurs, quatre allotisseurs (ils préparent les tournées des livreurs - ndlr) et un cuisinier. Elle les a licenciés juste avant la trêve de Noël pour « faute lourde », sans préavis, ni indemnités, pour les remplacer par des intérimaires.

Le groupe, premier employeur privé français au monde et fleuron « made in Marseille » aux mains de la famille Bellon, l’une des plus grosses fortunes de l’Hexagone, leur reprochait « un abandon de poste », en fait, d’avoir fait grève le 25 novembre dernier. Oui, grève. Trois heures de grève très exactement. Ce droit individuel instauré en 1864, inscrit dans la Constitution en 1946.

 

Michel Landel, le patron de Sodexo, en juin 2014. © Reuters Michel Landel, le patron de Sodexo, en juin 2014. © Reuters

 

« Un dossier hallucinant, d’une violence sociale inouïe, sans précédent, où l’abandon de poste devient un subterfuge grossier pour casser le droit de grève. Sodexo se croit revenu au XIXe siècle et veut semer la terreur en interne, envoyer un message à ses milliers de salariés, ‘‘chez nous, la grève est interdite’’ », avait plaidé, en décembre dernier, leur avocat Steeve Doudet devant le tribunal des prud’hommes de Marseille saisi en référé. Il avait exigé la poursuite immédiate de leur contrat de travail et la condamnation de Sodexo pour atteinte au droit de grève. Mais le juge départiteur des prud’hommes avait renvoyé l’affaire au fond, plongeant un peu plus dans la détresse « les licenciés » et leurs familles, en reportant à plusieurs mois, plusieurs années, l’examen par la justice de leur dossier.

Déchus de leur emploi, de leur gagne-pain, chacun d’eux vécut les fêtes de fin d’année, replié sur lui-même et son drame, « sans sous, ni cadeaux, ni extras ». « Comme un cauchemar éveillé dont on ne sort pas », confiait Stéphane, 45 ans, dont quinze chez Sodexo, un jour où il rentrait, abattu, de Pôle Emploi. Il venait de passer des heures dans la file d’attente pour s’inscrire, en luttant contre les larmes parce qu’« un homme, ça ne doit pas pleurer ».

Stéphane allait « très mal ». La nuit, il se levait pour relire « la lettre recommandée » : « Nous vous notifions par le présent courrier votre licenciement pour faute lourde (...) Vous avez commis un abandon de poste (...) Veuillez recevoir nos salutations distinguées (…). » Il « tenait le coup grâce à des médocs, à la solidarité entre ‘‘virés’’, au soutien de la CGT » et à sa femme, cantinière dans les écoles de Marseille qu’il se maudissait d’« avoir foutue dans la merde ». Sans elle, il aurait « fait une connerie ». Le couple a acheté un petit appartement il y a un an, s’engageant dans un crédit immobilier conséquent sur vingt ans : « On doit débourser 800 euros par mois, comment on va faire si je ne retrouve pas de boulot ? » Stéphane ne savait plus « s’il était fier ou pas d’avoir fait grève » : « J’étais fier mais maintenant, cette fierté, cette grève, même si c’est un droit, me coûte mon emploi et m’empêche de nourrir les miens. »

C’était la deuxième grève de sa carrière. La première remonte à plusieurs années. La trentaine, il était déjà livreur, en CDII, en contrat à durée indéterminée intermittent, pour un autre prestataire que Sodexo qui détenait alors le marché de la cuisine centrale de Marseille. « C’était un patron humain, on avait demandé une revalorisation des salaires et la requalification des CDII en CDI, il avait accepté et on avait tous rapidement repris le travail. » Stéphane, jamais syndiqué, avait espéré la même issue avec Sodexo. Il a découvert « un autre monde » et a dû quitter l’entreprise précipitamment sans se retourner, une vraie mort à soi. « Ils ne m’ont même pas laissé y retourner vider mon casier. » Et récupérer ce cadenas que lui avait transmis « comme un relais » son défunt père, ravitailleur chez Elf à Marignane : « C’était le dernier truc qu’il me restait de lui »…

La CGT Sodexo, appuyée par les unions locales et départementale CGT des Bouches-du-Rhône, avait érigé leur « tragédie » en étendard de la répression patronale à l’œuvre dans les entreprises, cette violence quotidienne, tue, invisible, qui frappe des milliers de salariés, syndiqués ou non, ceux qui se lèvent pour défendre leurs droits, refusant de raser les murs. Elle avait décidé de hausser le ton et de frapper un grand coup dans les prochains jours en lançant plusieurs actions.

Mardi 19 janvier, elle devait bloquer la cuisine centrale de Marseille qui livre 55 000 repas dans les cantines scolaires et le siège de la Société générale à la Défense en région parisienne, entreprise que Sodexo espère reconquérir, son contrat avec elle s’achevant cette année. Mardi 26 janvier, elle comptait s’inviter à l’assemblée générale de Sodexo dans le poumon vert du bois de Boulogne à Paris dans le restaurant étoilé de Frédéric Anton, le Pré Catalan, où Bellon Père doit transmettre à Bellon Fille le flambeau de la petite entreprise familiale, devenue soixante ans après sa création, multinationale à dividendes sonnants et trébuchants.

Tout a commencé le 16 novembre dernier. Un banal conflit social comme il en survient tous les jours dans le monde du travail. La vingtaine de chauffeurs-livreurs de Sodexo, qui livre les repas dans les écoles de Marseille, menace la direction Sodexo Education Provence-Alpes-Côte d’Azur d’une grève du service logistique le 23 novembre si un dialogue social n’est pas rapidement ouvert. Devant l’insolente bonne santé du groupe, qui affiche en 2015 des résultats meilleurs que ceux attendus (760 millions de bénéfices net), ils réclament, en dehors de tout mot d’ordre syndical, des miettes du gâteau, une augmentation de leurs « salaires de smicards » bloqués (0 % d’augmentation en 2013, 0,4 % en 2014, 0,6 % en 2015), 200 euros précisément. « À chaque NAO (négociations annuelles obligatoires), la direction nous répète que ce n’est pas possible à cause de la conjoncture mondiale alors que le groupe ne s’est jamais aussi bien porté financièrement malgré la crise », fustige Christian Balaki, un des rares syndiqués (à la CGT), bientôt 60 ans dont 38 à livrer les cantines scolaires marseillaises pour 1 400 euros net hors primes d’ancienneté.

Autres revendications : des embauches — « on livre à 23, 55 000 repas par jour, dans des camions surchargés (trois tonnes alors que la charge maximale est de 635 kilos) » — et la requalification des derniers CDII en CDI. Les CDII sont une sorte de contrat à temps partiel annualisé où le salarié alterne périodes travaillées et non travaillées, et voit sa rémunération « lissée » sur l’année. « C’est un contrat pire qu’un CDD pour lequel est au moins prévue une prime de précarité ou qu’un contrat saisonnier qui permet au moins de percevoir des allocations chômage quand on ne travaille pas, ce qui n’est pas le cas pour un CDII », explique Charles Hoareau, figure de la lutte et de l’union CGT des Bouches-du-Rhône qui va découvrir ce conflit social « trop tard lorsqu’ils seront virés ».

 

« On aurait pu passer un joyeux Noël en réglant cela par le dialogue social »

Le 17 novembre, les autres services (cuisine centrale, magasins, administratifs, production, maintenance), soit quelque 130 salariés, emboîtent le pas de la logistique et approuvent une grève générale à durée indéterminée à compter du lundi 23 novembre, 5 heures du matin. La direction ne réagit pas. « Ce n’est que le 23, jour annoncé de grève générale, qu’elle se manifeste. Mais les repas avaient été préparés. Alors on a été gentils, responsables, on a tous accepté de reporter la grève au lendemain, mardi, pour que la nourriture soit livrée dans les écoles et pas gaspillée », raconte un des grévistes.

Au soir de la grève, le mardi 24 novembre, la direction se décide à réunir les délégués du personnel (DP), consciente de l’insuffisance des stocks de secours pour traverser la crise et du risque de priver de repas les enfants des cantines de Marseille, un marché attribué par la municipalité qu’elle a arraché en 2011. Un protocole de fin de conflit est signé dans la foulée par sept des huit délégués du personnel CGT, CFDT et FO. Sodexo lâche du lest, notamment une augmentation du salaire de base entre 60 et 100 euros net selon les grilles et les anciennetés. Mais dans les rangs de la logistique à l’origine du mouvement de grève, l’accord, qui prévoit une augmentation de 80 euros net pour quatorze chauffeurs-livreurs et de 60 euros pour les autres, ne passe pas.

La logistique veut 200 euros d’augmentation, pas moins. Elle envoie son délégué CFDT Yvon Caprice, qui avait déserté les négociations étant en désaccord, le redire haut et fort à Éric Gardet, le directeur régional de Sodexo Education PACA, le prévenir aussi qu’en conséquence, le service poursuivra la grève le mercredi 25 novembre. Ce dernier avait déjà mis un coup de pression au délégué syndical.

« Gardet était venu me voir pour me convaincre de signer le protocole de fin de conflit pour les autres services malgré mon désaccord, que ça ne changerait rien au mouvement de grève de la logistique. Naïvement, je lui ai fait confiance. J’ai signé pour les autres en lui expliquant que nous, à la logistique, nous allions continuer la grève parce que nous n’avions pas obtenu gain de cause, 200 euros d’augmentation, sauf que je l’ai fait oralement, pas par écrit, et c’est ce que la direction nous reprochera. Elle estime que le protocole de fin de conflit a mis fin de fait à la grève et qu’on devait coucher sur un papier nos revendications », témoigne Yvon Caprice qui signe l’accord de fin de conflit mais demeure gréviste.

Lâché par sa centrale et ses pairs de la CFDT pour avoir osé continuer la grève, il démissionne de son syndicat quand sa vie, ainsi que celle de ses collègues, bascule le 25 novembre au matin. À sept heures du matin, lors d’une assemblée générale dans leur local de la cuisine centrale, les 23 chauffeurs-livreurs votent à l’unanimité la poursuite de la grève. Trois heures plus tard, à 11 h 16, un huissier, mandaté par la direction, vient constater qu’ils ne travaillent pas.

Mais nulle part, il consigne dans son procès-verbal qu’ils sont grévistes alors que les salariés le lui martèlent. « Nous considérons que vous êtes en abandon de poste… Nous vous informons qu’un courrier recommandé va vous être adressé allant jusqu’au licenciement… Vous êtes mis à pied à titre conservatoire… Vous devez quitter les locaux de l’entreprise sur-le-champ… » C’est le choc, la sidération... Et le début du cauchemar. D’abord les entretiens préalables au licenciement auxquels la plupart des salariés ne se rendront pas (ndlr : à l'exception de quatre d’entre eux qui ont été repris à condition de se désolidariser du mouvement) puis les lettres de licenciement dans la boîte aux lettres dix jours avant Noël…

En France, dans le privé, débrayer, ce n’est pas compliqué. Nul besoin d’être syndiqué, ni de prévenir à l’avance les patrons contrairement aux salariés du public qui doivent manifester leurs intentions 48 heures à l’avance et les syndicats lancer un préavis au moins cinq jours avant le mouvement. Il suffit d’être deux dans l’entreprise ou seul si son mouvement s'inscrit dans une grève nationale. C’est un droit fondamental, individuel, inscrit dans le préambule de la Constitution de la Ve République. Et les salariés sont protégés par le Code du travail (article L2511-1).

Mais, visiblement, cela déplaît à Sodexo qui, à la grande surprise des « licenciés », est revenu en arrière, ce vendredi 15 janvier. « Sous la pression syndicale et un peu médiatique car son image sociale a pris un sacré coup et qu’on ne comptait pas lâcher la lutte », pense Gilles Sevilla. Le délégué central CGT Sodexo a passé les dernières 48 heures à négocier directement avec le DRH France Christian Lurson descendu de Paris : « C’est grâce à lui si on a trouvé une issue au conflit, pas à la direction régionale. »

« C’est une bonne nouvelle mais on aurait pu passer un joyeux Noël en réglant cela par le dialogue social », réagit Yvon Caprice. Le délégué CFDT démissionnaire va rejoindre « certainement la CGT ». Salarié protégé, il attend la décision de l’Inspection du travail qui doit statuer d’ici le 10 février sur sa réintégration ou pas dans l’entreprise. Il a « bon espoir » mais se sait dans le viseur de sa direction : « Sodexo préférera me faire une proposition financière plutôt que me voir revenir. » Père de famille, enfant de La Castellane, il a grandi dans la misère et ne la craint plus à 45 ans. « Ce qui m’empêche de dormir, c’est de savoir mes collègues à la porte. Ils avaient une vie tranquille et se retrouvent au chômage pour une grève. »

« On licencie puis on reprend. C’est incompréhensible. La crise aurait pu se régler en novembre en dix minutes. Des familles et leurs gosses ont été anéantis à l’heure des fêtes de fin d’année par une procédure infâme parce que leur père, leur mari avait fait grève », renchérit Christian Balaki. Le plus ancien des chauffeurs-livreurs, 38 ans de maison, « zéro arrêt maladie, jours d’absence », se dit « détruit » d’avoir été « jeté comme un malpropre ». 

Il ne reprendra pas le chemin de Sodexo. « J’ai 60 ans, plus que quelques années à travailler, soit je négocie un chèque acceptable avec eux, soit je vais au bout de la procédure en justice », annonce-t-il. Fils d’immigrés tunisiens d’une fratrie de huit, il aurait voulu faire des études mais il a dû travailler tôt pour subvenir aux besoins de la famille et il n’imaginait pas finir sa carrière ainsi. Il « ne comprend plus la France », « ce pays qui redouble de violence avec les faibles, où l’ouvrier finit en taule ou est licencié parce qu’il défend son emploi ».

 

 

 

Source : https://www.mediapart.fr

 

 

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